midmed-news.com
  • 2026-07-19 05:01:50 +0000 UTC

    Jul 19, 2026

    Vu d'Europe : scandale du logiciel espion Pegasus, de nouvelles preuves contre le Maroc - RTBF Actus

    Ce 23 juillet 2021, Sébastien Lecornu, qui est alors ministre français des Outre-mer, doit se séparer, le temps de quelques heures, de son téléphone professionnel. L'appareil, un IPhone XS, est transporté dans les locaux parisiens de l'Anssi, l'agence nationale de cybersécurité. Des techniciens veulent l'examiner pour déterminer s'il a été infecté, ou non, par un logiciel espion de conception israélienne, Pegasus.

    L'opération, délicate, est supervisée par des hommes de la DGSI, le renseignement intérieur français. Verdict : le smartphone comporte bien "des indices de compromission qui témoignent a minima d'un potentiel ciblage" de Sébastien Lecornu, écrit la DGSI dans son rapport.

    Quelques jours plus tôt, l'ONG Forbidden Stories et 17 médias partenaires – dont la cellule investigation de Radio France – publiait une vaste enquête sur l'espionnage possible de près de 50 000 téléphones à travers le monde. L'outil Pegasus a été acheté par plusieurs dizaines de gouvernements. Ce logiciel espion qui permet d'accéder à distance à l'intégralité des fonctions d'un smartphone, a permis de cibler des militants des droits de l'Homme, des journalistes et des opposants politiques. Un millier de numéros de téléphones français figurent parmi les cibles. Ils appartiennent à des journalistes (Edwy Plenel et Lenaïg Bredoux de Mediapart, Rosa Moussaoui de L'Humanité…), à des hauts dirigeants français (le président Emmanuel Macron et de nombreux ministres) ou encore à des avocats et des militants engagés sur la question du Sahara occidental, territoire autonome revendiqué par le Maroc.

    Un témoignage inédit au sein du renseignement marocain 

    Franceinfo l'écrivait dès juillet 2021 : le royaume du Maroc a utilisé Pegasus pour cibler des citoyens et responsables français. "Si les faits sont avérés, ils sont évidemment très graves", réagit alors l'Elysée. Le royaume chérifien conteste avec vigueur. Il saisit même la justice française et poursuit ceux qui l'ont accusé, notamment Radio France. Mais la plainte du Maroc est jugée irrecevable, ce que confirme définitivement la Cour de cassation fin 2024.

    La nouvelle enquête de Forbidden Stories et de ses partenaires, épaulés par les experts du Security Lab d'Amnesty international et menée avec l'aide du journaliste marocain en exil Hicham Mansouri, est un nouveau coup dur pour la ligne de défense du royaume chérifien. Elle s'appuie sur de nombreux documents et sur les témoignages inédits de plusieurs sources au sein de l'appareil sécuritaire marocain, comme celui d'un ancien agent de la Direction de la surveillance du territoire (DGST), l'organe français de renseignement intérieur.

    "L'arme du monstre" 

    L'homme, que nous appellerons Safir – son prénom a été modifié pour des raisons de sécurité – y a travaillé pendant une dizaine d'années. Devenu lanceur d'alerte, il livre un récit précis de la surveillance de masse qui s'opère au Maroc. Safir raconte de manière circonstanciée avoir assisté, en 2017, à la mise en place de l'outil le plus redoutable jamais utilisé par les agents du renseignement : Pegasus. Selon l'ancien espion marocain, le logiciel a principalement aidé les services à "monter" des dossiers compromettants contre des journalistes ou des militants des droits humains, quand les techniques plus classiques de filature ou de micros cachés n'étaient pas suffisantes. "Pegasus, c'est l'arme du monstre", dit-il aujourd'hui.

    Interface du logiciel Pegasus © FORBIDDEN STORIES

    Le royaume du Maroc n'a pas directement acheté ce logiciel à la société israélienne NSO. Selon les informations du consortium formé par Forbidden Stories, Rabat serait passé une société émiratie pour utiliser Pegasus. Ce partenaire, Al Fahad, est aujourd'hui intégré à un groupe entièrement financé par les Émirats arabes unis.

    La DGSE au courant

    Si le Maroc a toujours martelé n'avoir jamais été utilisateur du logiciel espion, la DGSE semble clairement douter de ses dénégations. Dans une note confidentielle du service français de renseignement extérieur, datée du 26 novembre 2022. La DGSE y écrit : "Le service établit que les Émirats arabes unis et le Maroc ont utilisé, au moins depuis 2017, des produits NSO."

    Le travail des services de renseignement français a-t-il permis à l'enquête judiciaire, ouverte en 2021 à la suite de nos premières révélations, de progresser ? Dans le volet concernant le ciblage de dirigeants politiques, les investigations ont confirmé la présence de traces du logiciel malveillant dans les téléphones de sept ministres ou anciens ministres français (Sébastien Lecornu, Florence Parly, Jean-Michel Blanquer, Jacqueline Gourault, François de Rugy, Julien Denormandie et Emmanuelle Wargon). En expertisant les smartphones, les experts de l'Anssi ont découvert des marqueurs – sortes d'adresses – similaires à ceux trouvés par le Security Lab d'Amnesty international dans les téléphones du journaliste marocain Omar Radi ou du porte-parole de la résistance sahraouie en Europe, Oubi Bachir Bouchraya.

    Rabat et Tel-Aviv ne coopèrent pas

    Mais si ces marqueurs sont une signature qui pointe vers Rabat, ils ne suffisent pas à attribuer au Maroc, sur le plan judiciaire, la responsabilité des attaques menées sur le sol français. Il faut dire que ni les autorités marocaines ni les autorités israéliennes n'ont fait preuve de coopération avec le juge en charge de l'instruction depuis 2022, Serge Tournaire. "Les autorités judiciaires du Maroc ont refusé de coopérer et d'exécuter une commission rogatoire, considérant avoir déjà indiqué que le Maroc n'avait jamais acquis le logiciel Pegasus et qu'il n'y avait donc pas lieu d'enquêter", semble s'agacer le magistrat, lors de l'audition de Florence Parly, en avril 2026.

    L'ancienne ministre française de la Défense a elle aussi été ciblée par Pegasus, en mars 2020. Sur procès-verbal, Serge Tournaire lui demande si elle a pu recueillir des informations sur l'affaire au cours de son passage au ministère des Armées. Les souvenirs de Florence Parly sont flous. "Je ne m'en souviens pas", répète-t-elle à longueur d'audition. Interrogée sur la possible implication du renseignement marocain, l'ancienne ministre botte en touche. "Je n'ai aucun soupçon sur le service ou l'État qui aurait pu être à l'origine de ce ciblage."

    Emmanuel Macron et Mohammed VI réconciliés

    C'est avec un luxe de précautions que les responsables politiques français – même ceux qui ont été la cible du logiciel espion – évoquent l'affaire. Si le président Emmanuel Macron est apparu fâché contre le Maroc après la publication du "projet Pegasus", la brouille entre Paris et Rabat a été de courte durée. Et c'est d'ailleurs la France qui a multiplié les gestes à l'égard du Maroc pour se réconcilier avec son roi. En octobre 2024, Emmanuel Macron offre à Mohammed VI le cadeau diplomatique suprême en reconnaissant la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Ce territoire autonome riche en ressources, ancienne colonie espagnole soutenue par Alger, revendique depuis 1975 son droit à l'autodétermination. Mais en admettant la souveraineté de Rabat sur cette zone du Sahara, Emmanuel Macron permet à Mohammed VI d'y asseoir son autorité.

    Le revirement français sur la question du Sahara occidental a surpris certaines victimes françaises de Pegasus. "La France s'agenouille devant le Maroc et ça me laisse pantois !", s'énerve l'avocat parisien Joseph Breham, défenseur de militants sahraouis, lui-même ciblé par le logiciel de NSO. "Ils nous espionnent et nous leur faisons des concessions diplomatiques ! Ont-ils découvert des choses ahurissantes ?", s'interroge l'avocat. Joseph Breham estime que le Maroc a aujourd'hui sur la France "un pouvoir extrêmement fort". "Je ne peux que m'en étonner", lâche-t-il.

    Quand la France envisageait d'acquérir Pegasus 

    Les autorités françaises sont-elles gênées par cette affaire parce qu'elles ont, elles-mêmes, envisagé d'acquérir le logiciel Pegasus ? Nous avons découvert que plusieurs services de l'Etat, notamment la DGSI, ont mené des discussions jusqu'en 2021 avec des représentants de NSO ou des intermédiaires cherchant à commercialiser le logiciel espion dans l'hexagone. Le budget – 60 à 80 millions d'euros pour un nombre limité de cibles – aurait même été validé au niveau ministériel. Le président Macron aurait finalement refusé que les services signent avec NSO, en raison du risque "réputationnel" et des questions de souveraineté que cela pouvait poser.

    À ce stade de l'enquête en France, seules deux personnes ont été placées par le juge d'instruction sous le statut de témoin assisté. Il s'agit d'Omri Lavie et de Shalev Hulio, deux anciens hauts responsables de NSO entendus en février 2026, comme l'a révélé le site d'information en ligne Mediapart.

    Contacté par Forbidden Stories au nom des partenaires, le royaume du Maroc n'a pas répondu aux questions qui lui ont été envoyées.


    Un article écrit par franceinfo, Cellule Investigation de Radio France, Elodie Guéguen, Maxime Tellier - Forbidden Stories, publié le 16 juillet 2026 à 06h30.

    Sur le même sujet : le Premier ministre français Sébastien Lecornu en visite officielle au Maroc (16/07/2026)

    2026-07-19 05:01:50 +0000 UTC