Mathieu Van der Poel, un réveil dans la fournaise pour renouer avec le fil de son destin sur le Tour de France
Ouf, l'échappée est allée au bout et cela a eu l'air de ravir presque tout le monde, mais c'est tout de même un cador qui l'a domptée, une nouvelle preuve que le Tour de France ne s'offre presque plus qu'à des très grands, et il fallait bien un fuoriclasse pour s'extirper de la furie de cette étape, dont la folie a dépassé les attentes. Dans le faux plat qui menait à la ligne d'arrivée d'Ussel, Mathieu Van der Poel a donc été le plus féroce d'un quatuor qui comptait Tobias Johannessen, Tom Pidcock et Alex Baudin.
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La victoire du Néerlandais a produit l'effet d'une bouffée de fraîcheur, même si l'air en était totalement privé et même si ce n'était pas une surprise, car ce Tour de France avait besoin qu'un autre personnage de cette caste émerge et prenne la lumière, accaparée par Tadej Pogacar, qui a mazouté tous les autres coureurs du général.
Van der Poel a certes porté le combat dans un autre registre, pas dans un bras de fer direct avec le Slovène, même si l'on crut un temps qu'il allait s'en mêler, mais il a rappelé que, ces derniers temps, il était souvent la seule alternative au double champion du monde. Van der Poel a ainsi écrit un nouvel épisode de sa relation ambivalente avec le Tour et de son histoire familiale, deux forces qui semblent se rappeler sans cesse à lui, dont il ne peut s'extraire, alors qu'il est irrésistible quand il s'y met par ailleurs.
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Il a ainsi eu l'air de bouder la Grande Boucle depuis le départ de Barcelone, pas vraiment motivé, frustré dans les sprints avec Jasper Philipsen, confirmant le courant alternatif sur lequel il est souvent branché avec l'épreuve. Mais ce dimanche, il avait retrouvé de l'envie et s'il a construit son statut de champion en dehors du Tour de France, Van der Poel sait aussi qu'un coureur de sa trempe ne peut snober la plus grande course du monde, l'attraction entre les deux est naturelle.
Un succès pas très loin de chez « Papy » Raymond Poulidor
Le supplément d'âme infusait peut-être sur les terres limousines dimanche, pas loin du fief de Raymond Poulidor, de l'autre côté de la « frontière » entre la Corrèze et la Haute-Vienne. Consciemment ou non, cette proximité l'a guidé sur la route de la victoire et son grand-père n'est jamais loin quand Van der Poel triomphe sur le Tour.
Avec lui, quand il prit le maillot jaune que lui-même n'avait jamais porté, à Mûr-de-Bretagne en 2021, encore avec lui dimanche, dans le souvenir des vacances d'été passées dans le coin quand Mathieu était petit, mais avec toujours la pointe de tristesse qu'il ne puisse pas partager ce bonheur avec « Papy », mort en 2019.
Si les sentiments affleuraient après l'arrivée, le champion du monde 2023 n'en a fait aucun sur le bitume brûlant de Corrèze, où sa puissance et son sens de la course ont fait merveille dans une journée qui a souvent été illisible. Ce qui ne l'était pas, c'est que l'étape serait violente et dès le départ, à mesure que Radio Tour crachait les noms des éjectés, on comprenait que la bagarre serait terrible.
D'abord les sprinteurs, par la fenêtre pour beaucoup avant même le sprint intermédiaire, sous le feu des Lidl-Trek qui voulaient les points du maillot vert pour Mads Pedersen, puis des solides éjectés, Ben Healy, Antonio Tiberi, Mathias Vacek, Ben O'Connor, Michael Matthews, car la bataille faisait rage dans une côte même pas répertoriée, à 100 km du terme. Ils étaient nombreux à tenter leur chance à l'avant, Julian Alaphilippe, Dorian Godon, Richard Carapaz ou Matteo Jorgenson, entre autres, aussitôt réengloutis par la baleine vorace du peloton, amaigrie à une quarantaine d'éléments.
Une échappée royale dans un décor fantastique
Un groupe costaud parvint finalement à filer avant le Suc-au-May qui allait terminer le ménage et c'était un endroit magnifique pour cela, des raidards terribles, les sous-bois tapissés de fougères, ces résineux immenses qui filaient droit vers le ciel. Un duo Quinn Simmons - Tobias Johannessen partit en éclaireur, pris en chasse par Pidcock et au sommet, un groupe de huit s'était formé, avec ces trois-là, mais aussi Van der Poel, Derek Gee-West, Pablo Castrillo, Alex Baudin et Lennert Van Eetvelt.
Avec 1'20'' d'avance au sommet et vu le pedigree des fuyards, on pensait la course pliée, avec 80 bornes à parcourir. On entra alors dans une sorte de scénario surnaturel, fantasmagorique, un peu comme l'apparition dans le Suc-au-May d'émules du supporter terre-platiste du Tour, qu'on voit chaque jour dans son costume de bagnard proclamer que la planète n'est pas ronde.

La joie de Mathieu Van der Poel après son sprint victorieux à Ussel, devant Tobias Johannessen. (B. Papon/L'Équipe)
Les UAE se mirent à maintenir la pression sur l'échappée, à garder l'écart autour de la minute, sans que l'on comprenne vraiment pourquoi, sinon que Pogacar avait décidé de jouer l'étape. Mais ils relâchèrent le manche et ce sont les Netcompany-Ineos qui prirent le relais. Les deux groupes bataillaient à seulement une minute d'écart, avec des forces comparables, si bien qu'on se demanda si on pouvait encore vraiment parler d'une échappée.
Autant on comprit que les Britanniques roulaient pour Filippo Ganna qui avait une chance dans le final, et qui d'ailleurs remporta le sprint du groupe des favoris derrière Van der Poel, autant l'attitude des UAE resta énigmatique, car à l'arrivée il y avait autant d'explications que de coureurs ou de directeurs sportifs dans l'équipe.
On salive d'avance d'un duel Van der Poel - Pogacar à Montmartre
Quoi qu'il en soit, l'écart n'était plus que de 30 secondes au pied de la dernière difficulté, le mont Bessou, à 24 km de la ligne. Van der Poel décida alors de mettre une sacoche, dans laquelle on pouvait voir un mouvement désespéré, mais c'était en réalité celui de la gagne. On avait oublié une seconde que le Néerlandais n'attaquait jamais pour rien et il fut rejoint en haut par Johannessen, Pidcock et l'épatant Baudin.
Le coup réussit pour seulement six secondes, et cette folie à 45 km/h de moyenne sur un terrain de guérilla mit un terme à un premier acte du Tour éreintant. Mais qui nous a donné envie de revoir Van der Poel, dans l'espoir qu'il aille au bout dans le Tour, avec en tête l'image de lui sur les pavés de Montmartre, le dernier jour, face à Pogacar, cette fois dans un combat d'homme à homme.