"L’impression de découvrir des choses en permanence" : la nouvelle vie en Australie de Michalak
C’est à peine battu en demi-finale du Top 14 par son club formateur de Toulouse qu’il a fait ses bagages pour l’autre bout du monde et la NRL, où l’attendait un contrat de deux ans avec les Cronulla Sharks, dans la banlieue de Sydney. L’occasion d’un nouveau départ et d’une nouvelle expérience marquante pour lui et les siens...
La bise d’hiver rafraîchissait gaiement ce vendredi matin, du côté du Ballymore Stadium de Brisbane. L’heure était donc à regagner tranquillement un climat plus tempéré, à l’issue de l’entraînement commun auquel s’étaient livrés les hors-groupe des Bleus avec les joueurs des Queensland Reds, lorsque le hasard frappa à la porte, par le biais d’une conversation entre le préparateur physique Nicolas Jeanjean et l’entraîneur des avants William Servat. "Tu sais qui va s’entraîner juste après nous ? L’équipe de Fred !" Et Fred, c’était évidemment Frédéric Michalak, débarqué depuis sept jours en Australie pour y occuper un poste au sein du staff des Cronulla Sharks, venus à Brisbane affronter les Dolphins de Gold Coast.
C’est ainsi que l’on prit le parti de patienter une petite demi-heure de plus avant de voir les treizistes de la banlieue de Sydney débarquer, suivis par cette silhouette aux jambes arquées reconnaissable entre mille. "Oh, des Français ici ?", s’amusa l’ancienne icône du Stade qui, fidèle à son naturel spontané et disponible, nous fila rencard en fin d’après-midi à l’hôtel Sofitel où résidait son équipe. C’est donc là, les traits un brin tirés par un décalage horaire pas encore digéré et des journées à rallonge, que Michalak est venu raconter ses débuts dans une nouvelle vie qui n’a, à l’en écouter, pas encore vraiment commencé. "Je suis arrivé la semaine dernière avec mes petits Jason et Marlon, que j’ai laissés chez leurs grands-parents ce week-end, souriait le Toulousain. de son côté, est avec les moins de 14 ans du Racing qui font leur voyage de fin d’année en Afrique du Sud, où ils viennent de faire le tour des townships. Ensuite, mon épouse Cindy et lui nous rejoindront depuis Le Cap. Puis il ne manquera plus que Cash (un cockapoo, chien croisé entre cocker et caniche) qui sera encore sous quarantaine quelques jours. Après, ce sera parti…"
Les garçons ne voulaient pas quitter la France. Ça a été dur pour eux mais ce sera une richesse
Pour les vrais débuts d’une grande aventure qui concernera, avant tout, la famille Michalak. On en invoquerait presque l’invitation au voyage de Baudelaire : Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble, au pays qui te ressemble… "Ma femme Cindy est Sud-Africaine mais elle a grandi en Australie. C’est une chance pour elle de revenir près de ses parents, qui habitent Sydney. Je suis plus loin des miens, mais elle a fait tant de sacrifices durant ma carrière que je peux bien lui offrir celui-là…"
D’autant qu’à l’en croire, c’est en premier lieu pour ses enfants que le prochain défi des Michalak s’annonce le plus exaltant. "Les garçons ont 6 ans, 11 ans et 14 ans et eux, évidemment, ils ne voulaient pas quitter la France. Ça a été dur pour eux mais ça va les challenger. Ils vont devoir aller dans une école anglaise, jouer à XIII, se remettre en question, aller vers les autres. C’est une richesse. Voyager, à tout âge, c’est une chance. Ça t’ouvre l’esprit." Celui de Michalak ayant eu la chance de l’être lors de la Coupe du monde 2003, voilà presque un quart de siècle, lorsqu’il explosa à la face du monde. Une époque où le jeune Toulousain était à mille lieues de s’imaginer un avenir professionnel dans l’entraînement et moins encore dans le rugby à XIII… "Pfft, c’est vrai, jamais je n’aurais imaginé tout ça, soufflait-il… Par contre, j’ai tout de suite accroché avec ce pays. J’ai adoré voir les gens aller courir très tôt le matin, faire du sport. J’ai aimé l’état d’esprit, la mer. Plein de trucs m’attiraient ici."
La fin avec le Racing, une décision mûrie de longue date
Jusqu’à y revenir, donc, dans la foulée d’une aventure au Racing 92 qui ne s’est évidemment pas terminée de la meilleure des façons. "Quand on joue une demi-finale après une telle saison, terminer sur un score de 71 à 17, c’était difficile à encaisser, se rappelait-il. La seule chose qui m’a consolé, c’est que si on avait été en finale, j’aurais été dans l’avion dès le lendemain. On va dire que cette défaite m’a donné une semaine de plus pour dire au revoir à tout le monde, et pour terminer mes bagages. La déception passée, je me suis dit que ça a été trois belles saisons, riches en apprentissage. J’ai apprécié le passage avec Stuart Lancaster, celui avec Patrice (Collazo, NDLR) aussi. Un groupe s’est forgé aussi, qui a appris à mieux se connaître et à qui je souhaite le meilleur."
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Mais l’appel du bout du monde était trop fort, il s’était manifesté très tôt dans la saison. "Craig Fitzgibbon, qui était coach de la défense chez les Roosters quand j’y suis passé en 2021, m’a appelé : "Fred, j’ai envie que tu viennes. J’ai plein de CV devant moi mais j’ai envie que ce soit toi." Je me suis dit : "p…, ce n’est pas la porte à côté, ce truc". Mais quand on voyage, on connaît l’importance de la NRL. Je trouvais que c’était pour moi une opportunité de continuer à progresser, de voir autre chose. Même si le Racing est revenu me proposer quelque chose, j’ai annoncé très tôt ma décision à Pat’, pour qu’il ait le temps de se retourner. Et il l’a très bien compris." Voilà comment, trois petites semaines seulement après la défaite des siens au Vélodrome de Marseille, Frédéric Michalak s’est retrouvé de l’autre côté du globe au Kayo Stadium de Brisbane, pour le début du reste de sa vie.
Avec Cronulla, tout est nouveau pour moi : j’ai en permanence mon stylo et mon cahier
Avec quels grands projets, désormais ? Frédéric Michalak l’ignore lui-même, ne voyant pas plus loin que les deux prochaines années. "J’arrive ici en fin de saison, puisqu’on jouait ce week-end la 19e des 27 journées de la phase régulière et j’ai un contrat qui va jusqu’à octobre 2028, car en Australie les saisons sont décalées par rapport à l’Europe. Ici, on a un mois et demi de vacances et deux mois et demi de pré-saison, un luxe par rapport au Top 14… Et je compte bien en profiter pour aller visiter d’autres clubs, en France, en Angleterre, au Japon, afin de regarder le rugby de manière différente et d’aller chercher des nouvelles idées. Ici aux Sharks, je vais travailler sur l’attaque en soutien de Daniel Holdsworth, sur la stratégie des jeux au pied tout en étant axé sur la "spine", en gros sur les cerveaux de l’équipe, afin de leur amener une nouvelle approche mentale. Je pense que ça leur fait aussi du bien d’avoir un avis différent, venu de l’autre code."
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L’enthousiasme de l’ancien ouvreur international pour emmagasiner de nouvelles données se manifestant partout, tout le temps, par la forme d’un petit carnet qui ne quitte pratiquement jamais sa main. "C’est vrai que pour moi, tout est nouveau. J’ai en permanence mon stylo, mon cahier, et je note tout pour m’imprégner au maximum. Je suis bien aidé : eux, ils ont cette faculté très anglo-saxonne de dédramatiser les choses et de t’intégrer très rapidement. J’ai en outre la chance de connaître la plupart des mecs, puisque j’étais déjà venu rencontrer le staff il y a quelques années, et que ce groupe a très peu changé. Ils ont une force collective énorme, une culture énorme axée sur la défense, et tout le management de "Fitz" tourne autour de l’humain. J’aime cette façon d’aborder les choses, et j’ai l’impression de découvrir des trucs en permanence. Quand tu es joueur, entraîneur, c’est quelque chose d’essentiel d’apprendre au moins une chose nouvelle, tous les jours." Si ce n’est pas de l’épanouissement personnel, cela y ressemble fort. On en est d’autant plus ravi pour cet ex-enfant terrible du rugby français devenu un sage père de famille et resté un personnage à nul autre pareil…
"C’est aberrant de ne pas pouvoir emmener la meilleure équipe de France à ce moment de la saison"
Interrogé au sujet de la nouvelle tendance qui a vu certains cadres des Bleus se porter volontaires pour partir en tournée en Nouvelle-Zélande et en Australie, celui qui garde le maillot bleu au plus profond de son cœur n’a pas manqué d’exprimer sa lassitude, retournant la question avec une logique imparable. "Quand vous êtes entraîneur de l’équipe de France, vous attendez plusieurs mois avant de pouvoir retrouver vos joueurs et vous n’avez pas forcément l’équipe que vous aimeriez avoir. C’est aberrant de ne pas pouvoir emmener la meilleure équipe de France à ce moment de la saison. Ça a toujours été aberrant que l’on soit obligé de faire ce genre de choix pour protéger la santé des joueurs… ça doit être très frustrant d’être sélectionneur des Bleus aujourd’hui, mais ce système est comme ça, il est comme cela depuis que je joue au rugby… Cette question du calendrier a toujours existé. Certes, à un an de la Coupe du monde, ça ne peut être qu’appréciable pour Fabien d’avoir eu un peu plus de joueurs que d’habitude à disposition, tandis que d’autres en ont profité pour marquer des points." Même s’il demeure terrible, pour Michalak, que le XV de France soit contraint de se satisfaire de si peu.