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  • 2026-07-18 05:00:00 +0000 UTC

    Jul 18, 2026

    'On demande aux autorités politiques de respecter notre indépendance' : c’est le cri lancé par 26 lieux de mémoire en Europe - RTBF Actus

    Une déclaration inédite

    On demande aux autorités politiques de respecter notre indépendance

    C’est la première fois que vingt-six lieux de mémoire européens appellent au respect de leur indépendance en signant une déclaration commune, la "Declaration of European Memorials". Cette démarche inédite a, entre autres, été entreprise par le mémorial de Kazerne Dossin situé à Malines. Entre 1942 et 1944, 25.843 juifs, Roms et Sintis (appelés Manouches) ont été déportés de cette caserne vers l’est, dans des camps de concentration et d’extermination.

    Tomas Baum, le directeur de Kazerne Dossin, nous livre dans un premier temps l’esprit de cette coalition et de cette déclaration : "On demande aux autorités politiques de respecter notre indépendance dans notre travail, qui est délicat. On a vu, par le passé, en Pologne, que les institutions mémorielles et les chercheurs ont subi de fortes pressions politiques pour aligner parfois le récit historique sur des narratifs nationaux officiels. En Allemagne et en France, on voit des développements qui vont vers l’extrémisme aussi. C’est pour cela qu’on a, ensemble, décidé d’exprimer notre solidarité et de demander de respecter cette position politique, morale et indépendante des institutions qui ont la responsabilité ce devoir de mémoire."

    On se rend compte qu’une série d’éléments historiques sont remis en cause

    Historienne et responsable de l’histoire publique au CegeSoma/Archives de l’État, Chantal Kesteloot considère que cette déclaration commune est révélatrice d’un tournant pour ces institutions : "On est aujourd’hui plus de 80 ans après les faits. Quelle est la place de la Seconde Guerre mondiale dans les sociétés européennes, sachant qu’il y a d’autres enjeux qui émergent ? Quelle est aussi cette histoire ? Quelle histoire veut-on raconter ? On se rend compte aussi de plus en plus qu’une série d’éléments historiques sont controversés, sont remis en cause. Qu’il y a des lectures alternatives et qu’on n’a pas toujours nécessairement le contrôle sur ces lectures alternatives".

    Cet appel commun est le signe d’un malaise

    L’historienne au Centre d’Études Guerre et Société contemporaine comprend que, par cette démarche collective, ces lieux de mémoire se posent la question de leur pérennisation dans le temps, mais qu’ils veulent véritablement devenir des interlocuteurs à part entière : "Ils ne veulent pas être seulement des lieux où on organise des commémorations, où on va déposer une fois par an des gerbes, etc., où il y a éventuellement des réunions politiques. Ces institutions veulent également être des acteurs en matière de recherche scientifique, de regard critique sur le passé. Cet appel commun est un peu le signe d’un malaise que l’on peut ressentir dans un certain nombre d’institutions. D’autant qu’on est dans des contextes politiques très variables."

    Instrumentalisation politique et coupe budgétaire

    Leur travail historique ne s’alignait pas sur le discours national

    Tomas Baum, qui a participé à l’élaboration de ce texte, assure, qu’en Belgique, cette indépendance intellectuelle et budgétaire est bien respectée par nos autorités politiques. Mais, il confirme également que des confrères et consœurs de certains pays européens s’inquiètent de différentes pressions politiques et économiques.

    Le directeur de Kazerne Dossin nous relate quelques exemples : "Des historiens polonais, qui voulaient publier le fruit de leur travail, ont été poursuivis en justice par un ancien gouvernement au pouvoir à ce moment-là. Car leur travail historique ne s’alignait pas sur le discours national des politiciens polonais de cette époque. C’est un exemple concret que l’indépendance de la recherche est en danger. C’est difficile de faire le bilan de toute l’Europe car chaque pays a ses spécificités politiques, culturelles, etc. Mais j’entends aussi des collègues de nos pays voisins me dire qu’ils ont des soucis, surtout avec une diminution du financement qui affecte cette indépendance".

    On se heurte parfois à des refus, ou à des volontés de diminuer le financement

    Chantal Kesteloot, spécialiste de la mémoire des deux guerres mondiales, détaille que si la situation polonaise a aujourd’hui positivement évolué, il y avait une volonté très claire, dans le chef du gouvernement, d’intervenir dans la lecture du passé. Elle reconnaît également qu’un certain nombre d’institutions peuvent craindre en termes d’indépendance de leur pratique, dans la mesure même où ces institutions ne peuvent vivre qu’avec des financements publics. En précisant qu’un financement public ne signifie pas pour autant que l’on perde son indépendance, ni son droit d’avoir une approche critique sur des phénomènes de société.

    L’historienne insiste sur cette volonté d’appropriation d’éléments du passé de différents acteurs politiques avec le levier économique comme moyen de pression : "Dès lors que les historiens, les chercheurs, les institutions essayent de montrer que les choses sont bien plus nuancées, qu’il n’y a pas des comportements uniformément noirs ou blancs. Dans le chef de la lecture politique du passé, souvent on est dans une logique binaire. Ou on s’est bien comporté, ou on s’est mal comporté. D’où l’importance d’apporter de la complexité, mais cette complexité elle coûte cher. Parce qu’elle demande plus de recherches, et effectivement on se heurte parfois à des refus, ou en tous les cas à des volontés de diminuer le financement. Certains gouvernements partent du principe qu’on sait finalement tout de la Seconde Guerre mondiale. Eh bien non, on ne sait pas tout. Il reste des kilomètres d’archives qui n’ont pas encore livré tous leurs secrets. Il y a donc aussi cette idée-là qu’on doit investir dans d’autres sujets, car ce n’est plus une priorité politique."

    Des moyens de pression de plus en plus importants

    Tom Baum, le directeur de Kazerne Dossin, affirme que les pressions sont assez variées comme lors des commémorations pour lesquels la pression politique s’exerce sur le choix des invités : " Il y a toute une histoire de commémoration qui est toujours très délicate. Qui on peut inviter ou pas, des personnalités avec des idées qui sont contre la culture de certaines institutions. Par exemple, quand il y a une commémoration, il est "demandé" à des collègues d’inviter une personne élue qui est totalement contre nos valeurs. Quand on entre dans des sphères administratives, nationales ou européennes, disons bureaucrates ou politiques, l’instrumentalisation de notre travail est toujours un peu là. Il y a les partis d’extrême droite, mais cela concerne à des degrés divers tous les partis".

    À travers les témoins, sans doute était-ce plus difficile de les attaquer.

    Ce sont quelques réalités qui ont amené ces sites de mémoire européens à rédiger cette déclaration commune qui demande le respect de leur indépendance intellectuelle et économique afin de défendre les acquis collectifs. D’autant plus que : "La quasi-totalité des témoins est en train de disparaître ou a disparu. Dans une certaine mesure, ces témoins étaient parfois une caution morale dont ces institutions pouvaient se servir. À travers les témoins, sans doute était-ce plus difficile de les attaquer. Dès lors qu’ils n’ont plus cette caution morale, on peut craindre qu’un certain nombre de décisions politiques s’inscrive dans un contexte de rationalisation. Et qu’on n’a plus besoin d’investir à ce point, qu’on peut conserver les lieux en l’état, mais faire en sorte que ces lieux fonctionnent. Mais que ce ne soit pas des lieux de recherche. Alors que c’est justement ce que ces lieux souhaitent, à juste titre, être et continuer à l’être.", conclut Chantal Kesteloot.

    C’est en ce sens que la “Declaration of European Memorials” stipule que les lieux de mémoire portent une responsabilité durable : maintenir l’intérêt pour le passé, stimuler la réflexion dans la société contemporaine, et signaler et résister à la déshumanisation, au racisme, à l’antisémitisme et à la xénophobie là où ils se manifestent. Un devoir de mémoire comme seule condition.

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