Liège, Bruxelles, Anvers, des "villes en déclin" : quel phénomène se cache derrière ces vidéos virales qui montrent "le cauchemar belge" ?
Depuis plusieurs années, des youtubeurs tournent des vidéos dans des villes européennes pour dénoncer le "déclin de l'Occident" et "l'immigration illégale". En allant filmer dans des quartiers particulièrement sensibles, notamment près des gares ou des lieux les plus critiques, sans offrir d'autre perspective de la ville, leurs vidéos virales montrent une réalité violente mais aussi biaisée, avec très peu de contrepoints. Dans cet article, la radio-télévision publique belge (RTBF) se penche sur le phénomène du "decline porn".
France Télévisions
Publié le 18/07/2026 07:00
Temps de lecture : 9min
Caméra à la main, des youtubeurs vous invitent à visiter des villes d'Europe. Oubliez tout de suite les promenades bucoliques ou les découvertes gastronomiques, l'objectif ici est de montrer le "déclin de l'Occident" et des villes Belges "gangrenées par l'immigration illégale", la drogue, les sans-abri, le chômage…
10 juillet 2026, une vidéo est publiée sur YouTube. "Liège : A Belgian Nightmare ?…" ["Liège : un cauchemar belge ?"]. En quelques jours, la vidéo dépasse les 540 000 vues. Dans cette production de 34 minutes, le youtubeur néerlandais Dutch Travel Maniac parcourt "les bas-fonds de la ville" de la cité ardente pour en "documenter les aspects les plus sombres". Un texte dans la vignette avec une flèche vers un jeune homme indique : "Ils sont armés".
Physique imposant, bras et cou largement tatoués, armé de sa caméra et accompagné de proches, le vidéaste se filme dans plusieurs quartiers de la ville, notamment la célèbre place Saint-Lambert. On y voit notamment une dame qui urine en pleine rue, en plein jour. Des images sont aussi prises dans un parking sale ou sur l'ancien site hospitalier de Bavière, incendié à plusieurs reprises et squatté. Actuellement en travaux, seule la façade du monument sera conservée.
Mais la vidéo de 34 minutes se concentre plus particulièrement sur deux autres endroits de Liège : la gare des Guillemins et le quartier de Droixhe.
Du côté de la gare, Tom Van den Heuvel de son vrai nom, filme pêle-mêle des sans-abri qui ont trouvé refuge à proximité de l'entrée, des immigrés qui se rassemblent, des personnes alcoolisées ou visiblement sous substance. Sans demander l'avis de ces personnes, il les enregistre et en interpelle certains. Parfois le ton monte quand certains d'entre eux indiquent qu'ils ne souhaitent pas apparaître à l'image. Le youtubeur se défend, d'un ton sec : "Je suis en Europe, j'ai le droit de filmer ce qu'il me plaît".
Changement de décor, direction Droixhe. Situé au nord de la ville, sur la rive droite de la Meuse, le quartier n'a pas bonne réputation. Ici, le youtubeur néerlandais se filme entouré d'enfants dans un ensemble de hauts bâtiments du côté de la place de la Libération. De jeunes garçons apparaissent avec des trottinettes électriques et des visages masqués. L'un d'entre eux explique que c'est en raison de la présence de la police et du fait que le youtubeur est très suivi sur les réseaux.
Lors de ces échanges avec de jeunes garçons du quartier, le youtubeur met l'accent sur une séquence lors de laquelle un enfant qui semble avoir moins de douze ans sort de sa sacoche un objet présenté comme un taser ("montre son taser"). C'est cette image qui sert d'accroche à la vidéo et aussi celle qui justifiera la légende : "Ils sont armés".
Il s'agit en fait de ce qu'on appelle un "shocker". Bien que présenté à l'image comme un taser, les principales différences entre ces deux appareils résident dans la portée, l'utilisation, le prix et l'accessibilité des deux appareils. Ces éléments sont donc trompeurs.
Cette façon de distordre la réalité et de ne montrer qu'une partie très caricaturale de la ville n'est pas un cas isolé. En septembre 2025, ce même youtubeur néerlandais était passé par Bruxelles. Sa vidéo "Attaqué à Bruxelles ?! La vérité sur la capitale de l'Europe" a cumulé plus de 3,1 millions de vues depuis sa publication et suscité plus de 22 000 commentaires. Présentée comme la "ville la plus dangereuse jusqu'ici", Bruxelles y est présentée à travers les quartiers de la gare du Nord, de la gare centrale ou du centre de la commune de Molenbeek. Plus récemment, Dutch Travel Maniac est aussi passé par Anvers avec le quartier de Borgerhout et la gare Antwerpen-Noord comme décors principaux.
Mais le youtubeur néerlandais n'est pas le seul à surfer sur cette tendance qui vise à dénoncer "le déclin des villes en Occident". Le vidéaste français Vincent Lapierre a réalisé une série de vidéos intitulées : "France saccagée". Dans ces vidéos, il parcourt les endroits réputés "chauds" de plusieurs villes de l'Hexagone pour dénoncer pêle-mêle : "l'immigration illégale", "les zones de non-droit", "le trafic de drogue", "les antifas", "les écolos bobos", etc. Le vidéaste français est également passé par la Belgique et a diffusé en 2025 un épisode appelé "Europe saccagée".
D'autres vidéastes s'inscrivent dans cette tendance qui a pris de l'ampleur ces dernières années, au point que ce genre a été nommé par un terme anglophone : le "decline porn" ou la "pornographie du déclin". Ces vidéos sont souvent tournées autour des gares ou des quartiers connus pour être des quartiers sensibles ou réputés pour le trafic de drogue et où, forcément, les personnes ne souhaitent pas être filmées par peur d'être reconnues lors de leurs activités illicites. Elles ne s'attardent donc que sur les aspects négatifs des villes.
"Si votre fil d'actualité est inondé de contenus sur les 'dangers' des villes occidentales comme Londres ou San Francisco, vous n'êtes pas le seul : cela s'inscrit dans un phénomène en pleine expansion connu sous le nom de "decline porn", qui alimente les discours sur la négligence politique et l'immigration incontrôlée", écrivait la BBC en février dernier.
Parmi ces vidéos aux récits souvent caricaturaux et biaisés, le média public britannique a identifié plusieurs recours à l'IA ou a des montages afin d'amplifier ou de créer un narratif soutenant l'idée d'une invasion musulmane en Europe.
Pour revenir sur l'exemple du "tour" de la ville de Liège, les images tournées montrent cependant une réalité qui existe. Le sans-abrisme et la toxicomanie sont par exemple des phénomènes bien connus et documentés dans certains quartiers de la Cité Ardente. François Debras, professeur associé à l'université de Liège et à ELMO et spécialiste en analyse des discours d'extrême droite, met cependant en évidence les effets de cadrages ou de loupe présents dans la vidéo.
"Comme dans la téléréalité ou comme dans les formats vlog, on ne montre que ce qu'on a envie de montrer. Derrière cette apparence authenticité et proximité, en fait, il y a des choix d'images, il y a des choix d'interviews, il y a des choix de trajets, il y a des choix de rues et de quartiers qui sont réalisés. Et donc, ce qu'on observe ici, c'est qu'on va mettre en scène la volonté, l'idéologie de la personnalité. On va mettre en scène la problématique et on va bien sûr écarter tout ce qui ne correspond pas au message initial". Pour le chercheur de l'ULiège, "le message va aussi porter un cadrage très fort, qui est : immigration égale insécurité".
Par ailleurs ces contenus mobilisent des sentiments forts. Pour François Debras : "On va mettre en scène une personne qui va visiter une ville, qui va partager des rues, des quartiers avec la population locale, et qui va essayer de créer des ponts émotionnels avec elle, c'est-à-dire qu'il va essayer de faire des liens avec des ressentis, avec des inquiétudes que nous avons peut-être déjà eues par le passé". Il explique aussi le succès de ces vidéos par l'exploitation "des émotions très fortes comme la peur mais aussi le sentiment de colère vis-à-vis d'une insécurité ressentie dans la ville".
Interrogé par nos confrères du Knack sur le phénomène, Sigrid Raets, chargée de projet sur la polarisation et la radicalisation à l'Institut Hannah Arendt estime que ces images s'inscrivent dans un discours plus large d'extrême droite, anti-immigration et anti-islam. Elle identifie des preuves de ces liens à travers les propos tenus par ces influenceurs dans leurs vidéos.
"Les partis de gauche sont à l'origine de l'immigration clandestine massive et transforment l'Europe en un véritable trou à rats ", déclare Van den Heuvel en passant devant le siège anversois du PVDA (l'aile néerlandophone du Parti du Travail de Belgique). Kurt Caz, quant à lui, a fait "le tour de Bruxelles" avec l'ancien membre du Vlaams Belang, Dries Van Langenhove, connu également pour avoir été au centre du réseau "schild en vrienden" [un mouvement de jeunesse ultranationaliste flamand]. Cette vidéo a depuis été supprimée de YouTube.
"Ils utilisent la controverse et des genres populaires, comme le vlog de voyage, pour gagner la confiance des spectateurs et les entraîner dans une idéologie d'extrême droite", explique Daniël Jurg, du groupe de recherche SMIT de la VUB. Le Dutch Travel Maniac commence par exemple sa vidéo tournée à Anvers par "let's expose the real Europe" ["Montrons la vraie Europe"]. Dans ses vidéos, le Néerlandais se dispute presque sans arrêt avec les passants et se présente comme une victime. Il donne l'impression d'être constamment pris pour cible et en danger ce qui vise à renforcer son narratif.
"Implicitement on retrouve la personne de couleur blanche contre l’étranger, contre la personne racisée qui serait issue de l’immigration et qui serait un danger"
François Debras, spécialiste en analyse des discours d’extrême droite
à la RTBF
"L'idée, ce n'est pas forcément de dire 'votez pour ce parti', mais c'est de créer un écosystème qui est favorable à certains discours extrémistes". Ce type de langage inclut parfois des personnalités politiques ou est récupéré par des partis d'extrême droite qui vont à leur tour mobiliser les mêmes codes dans leurs propres contenus.
Face à ces discours et ces effets de loupe qui jouent sur la peur, le professeur de l'ULiège appelle à prendre du recul et à se poser des questions lorsque les contenus diffusés sur les réseaux sociaux mobilisent des émotions aussi puissantes que la peur ou l'anxiété. "Il faut se méfier des messages que l'on reçoit d'autrui, mais il faut avant tout se méfier de nos propres émotions. Et quand nos émotions prennent le pas sur l'analyse et sur la raison, il faut toujours prendre un temps de repos, un temps de recul".
Pour François Debras il faut "se poser la question de savoir pourquoi est-ce que je suis en colère, pourquoi est-ce que j'ai peur, et pourquoi en fait ce discours m'amène dans cette émotion. Quels sont la stratégie et l'objectif déployés par la personne ? Qu'est-ce que cette personne finalement attend de moi ?".
Et puis il ne faut pas hésiter à croiser ses sources. Les plateformes en ligne sont aussi remplies de contenus positifs autour de nos villes. Que ce soit Anvers, Liège, Bruxelles ou d'autres, de nombreux vlogueurs vous font découvrir d'autres aspects de nos villes, imparfaites, certes, mais pas forcément aussi "décadentes" que les caricatures qui en sont faites par les youtubeurs adeptes de ce "decline porn".
Cet article a été écrit par Grégoire Ryckmans et Julien Covolo (RTBF) et initialement publié le 17 juillet 2026 à 6h00. Édité pour franceinfo par Alice Kouri.
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