midmed-news.com
  • 2026-07-11 11:44:23 +0000 UTC

    Jul 11, 2026

    « Léon XIV aime se promener dans l'allée des oliviers » : Fabio Baggio, le vigneron du pape

    Léon XIV et le cardinal Fabio Baggio à l'été 2025.

    Léon XIV et le cardinal Fabio Baggio à l'été 2025.

    © 2025 SOPA Images / SOPA Images/LightRocket via Getty Images

    Arthur Herlin, envoyé spécial à Castel Gandolfo 11/07/2026 à 13:44, Mis à jour le 11/07/2026 à 13:54

    LES JARDINS SECRETS DE LÉON XIV (3/4) - Sur les hauteurs de Castel Gandolfo, où le pape passe ses vacances, le Vatican plante ses vignes et prépare son premier grand cru. Rencontre avec l'homme qui le fait naître : le cardinal Fabio Baggio.

    Le cardinal Fabio Baggio n'a pas l'air d'un cardinal. Pas ici, en tout cas. Il nous reçoit au milieu de ses vignes, sur les hauteurs de Castel Gandolfo, dans une tenue qui tient davantage de l'agronome que du prince de l'Église. Chemise à manches courtes, col ouvert. Missionnaire scalabrinien de formation, homme de terrain avant d'être homme de curie, il déclare : « Je suis très ignorant, mais j'apprends vite. » 

    On le croit volontiers.

    Ce qu'il a appris, ces dernières années, c'est la vigne. Pas dans les livres, mais ici même, entre ces rangs de jeunes plants à deux pas du lac Albano. En 2023, le pape François lui a confié un projet hors norme : transformer les 55 hectares des villas pontificales, un domaine plus vaste que la Cité du Vatican, en laboratoire vivant d'écologie intégrale. Ainsi est née la fondation Borgo Laudato Si'. Et avec elle, ce vignoble.

    « Du très bon vin argentin »

    L'idée du vin a surgi dans le dialogue avec François. « Je lui ai dit qu'on pourrait planter une vigne. Ça lui a tout de suite plu. » Le pape n'était pourtant pas un grand buveur. Les bouteilles qu'on lui offrait, il les redirigeait vers son directeur général. « Prends-les, prends-les, et tu les boiras », lui lançait le pape François en lui tendant les bouteilles. « Du très bon vin argentin », glisse le cardinal, qu'il ne refusait pas.

    Deux hectares et demi de vignes ont été plantés entre novembre 2024 et mars 2025. Cinq cépages, choisis pour leur résistance grâce à une méthode dite de sélection naturelle accélérée, mise au point avec la faculté d'œnologie de l'université d'Udine et le vivaio de Rauscedo, qui fournit la majorité des plants de vigne d'Italie. Cabernet, Pinot Noir, Cesanese, Re Fosco, et le Marcellan, un cépage français presque oublié que Rauscedo a contribué à sauver. Aucun traitement chimique, seulement du biologique. Une irrigation au goutte-à-goutte. Un sol enrichi pendant dix ans par le compost du domaine, si fertile que l'université d'Udine mesure une croissance plus rapide qu'ailleurs et anticipe les premières grappes dès 2027. Le premier vrai millésime, lui, est attendu pour 2028.

    « Un chant ancien qui revenait »

    Il portera un nom : Laudato Si'. Le vin sera élaboré selon la méthode de l'amarone, par appassimento des raisins, ou passerillage, une technique qui consiste au séchage des raisins après la récolte, sur des claies ou dans des locaux ventilés, pendant plusieurs semaines voire des mois. Les grappes se déshydratent, le sucre et les arômes se concentrent. C'est ce qui donne aux Amarone della Valpolicella leur puissance caractéristique.

    Faute d'appartenir à l'appellation - il ne pourra jamais s'appeler amarone -, il en empruntera la technique. Un assemblage secret, déjà calculé et dégusté par une commission de cinq experts mondiaux parmi lesquels figure la critique britannique Jancis Robinson. La production visée tourne autour de 18 000 bouteilles par an à pleine maturité. Une cuvée de collection autant que de dégustation, dont le prix reste à fixer. « Ce ne sera pas du Pétrus. Mais ce sera un prix raisonnable, au regard du travail accompli. »

    Ce qui frappe, en écoutant ce prince de l'Église entre ses ceps, c'est l'épaisseur intime de son engagement. Né dans le Vénète, près de Bassano del Grappa, il est fils d'un ancien métayer devenu camionneur. Enfant, il passait chaque samedi dans la ferme de ses oncles, à conduire le motoculteur, à tailler, à vendanger, à goûter le vin maison, ce rouge sans prétention fait pour la famille. « Pour moi, ce projet est un retour. Un retour à ce qu'était mon grand-père. » Quand François le lui a proposé, dit-il, il a entendu « comme un chant ancien qui revenait ».

    Changement climatique

    Les oliviers comptent autant pour lui que les vignes. Mille cinq cents arbres, trois variétés, dont une rapportée de Jordanie et offerte jadis à la papauté. La taille a été repensée pour relancer le rendement : entre 2 500 et 3 000 litres d'huile par an, pressée à froid dans un moulin extérieur. « Une huile légère, très parfumée, moins piquante que celles du Sud. », détaille-t-il. Pour la première fois, l'an dernier, il a fallu arroser les oliviers. « Le signe du changement climatique. » Entre les arbres, le cardinal Baggio envisage désormais une agriculture régénérative, pommes de terre ou maïs, en s'appuyant sur les recommandations de la FAO, qui a son siège à Rome. Tout sera mis en vente au public à partir de septembre, l'huile comme, un jour, le vin, par l'intermédiaire d'un distributeur international qui le rendra disponible jusqu'en France.

    Le clin d'œil de l'histoire le ravit. Castel Gandolfo est jumelée de longue date avec Châteauneuf-du-Pape, l'autre résidence d'été des papes, celle d'Avignon. « Leur produit principal, c'est le vin. Et le nôtre aussi, désormais. » Une vigne symbolique a déjà été plantée dans les jardins pour sceller ce lien, et une journée commune autour des deux terroirs se prépare.

    « Léon XIV vient ici pour se reposer »

    Reste le maître des lieux. Léon XIV séjourne à Castel Gandolfo régulièrement et suit le projet de près. « Le Saint-Père suit directement tout notre travail, y compris celui de la vigne. Il est informé en permanence de nos avancées, mais il nous laisse faire le travail concret. » Un prototype lui a été offert lors de l'inauguration, en septembre dernier. « Il l'a goûté, et il l'a apprécié. » Pour le reste, on protège son repos. « Quand il se déplace, on s'arrange avec les gendarmes pour passer par d'autres chemins, afin qu'on ne puisse même pas dire qu'une photo a été prise. » Le cardinal sourit. « Mais lui, il aime la nature. Il aime se promener dans l'allée des oliviers. Il va prier au jardin de la Madonnina. » Une pause. « Il vient ici pour se reposer. Notre travail, c'est de veiller à ce qu'il y parvienne. »

    Un jour, quelque part, une grande table servira une bouteille de Laudato Si'. Peu sauront qu'elle est née sur les hauteurs d'un lac volcanique, entre les mains d'un cardinal qui aime la terre, et qu'elle porte, jusque dans son nom, le rêve d'un pape de réconcilier l'homme avec la Création.
     

    2026-07-11 11:44:23 +0000 UTC