Pollution au plomb: 4000 anciens sites de tir pollués en Suisse
Le tir est l’une des traditions les plus enracinées en Suisse. Pendant des générations, les stands de tir ont fait partie du paysage, au même titre que les églises et les écoles. Aujourd’hui, nombre de stands désaffectés ont laissé derrière eux un héritage coûteux: des milliers de terrains contaminés qui doivent être assainis.
A l’époque, il était d’usage d’assister à la messe de 10 heures du matin. Puis à 13 heures, tout le monde se retrouvait au stand de tir. Comme dans de nombreux villages suisses, le dimanche était consacré à la prière et à la défense du pays.
Ce rendez-vous dominical n’était pas qu’un simple loisir. "Le tir est profondément enraciné dans l’histoire de la Suisse", explique l’historien Cedric Zbinden. "La force de cette tradition tient à sa double dimension. D’un côté, il y a les sociétés de tir, qui servent de lieux de rencontre et de sociabilité. De l’autre, il y a l’armée de milice qui, pendant des décennies, a soutenu cette pratique et contribué à l’ancrer dans presque tous les coins du pays."
L’obligation de pratiquer le tir en dehors du service militaire remonte à 1874. "À partir de ce moment-là, le tir n’est plus seulement un loisir ou une activité de sociabilité, souligne Cedric Zbinden. Il devient une partie intégrante de la préparation militaire, un lien qui, sous cette forme, a duré près d’un siècle".
On tire encore, mais de moins en moins
En 1986, le nombre de membres des sociétés de tir atteint son apogée avec près de 590’000 inscrits, soit un peu moins d’un Suisse sur dix. A partir des années 1970 et 1980, l’image presque immuable du citoyen-soldat commence à se fissurer.
"Avec la fin de la Guerre froide, beaucoup de gens ne considèrent plus le tir comme une composante essentielle de la défense nationale", rappelle Cedric Zbinden. Cette évolution de la société se reflète également dans le nombre de membres des sociétés de tir.
Après la décision du Conseil fédéral, en 1996, d’abroger l’obligation d’être affilié à une société de tir pour les militaires astreints aux tirs obligatoires, le nombre de membres actifs a enregistré un recul constant. Ils étaient un peu moins de 230’000 en 1997. L’an dernier, ils étaient environ 130’000, répartis dans quelque 2500 sociétés membres de la Fédération sportive suisse de tir.
Du désintérêt à la désaffectation
Avec l’évolution de la société et le durcissement des prescriptions légales en matière de sécurité, de nuisances sonores et de protection de l’environnement, de nombreux stands de tir ont été désaffectés.
Mais il faut encore régler le problème constitué par les buttes pare-balles et les terrains environnants: des décennies d’activité de tir ont entraîné l’accumulation de métaux lourds dans les sols, principalement du plomb et, dans une moindre mesure, de l’antimoine.
Une pollution couteuse
"La pollution potentielle peut atteindre plusieurs tonnes par site", explique Lars Schudel, géographe et chef de projet dans le domaine des sites contaminés au sein de l’entreprise Ecosens. Et de préciser: "L’assainissement de ces terrains est une opération complexe et coûteuse: pour un seul stand de tir, les dépenses peuvent atteindre plusieurs centaines de milliers de francs."
C'est le cas du stand de tir sur le territoire de la commune de Poschiavo, dans le canton des Grisons, dont le coût de l'assainissement s'est élevé à environ 430’000 francs. 290’000 ont été pris en charge par le Canton et la Confédération, les 140’000 francs restants ont dû être financés par les caisses communales.
"L’intervention consiste avant tout à enlever les terres contaminées", explique Lars Schudel. "Le sol est excavé par couches successives jusqu’à ce que les concentrations de plomb et d’antimoine retombent en dessous des valeurs prescrites. "Les objectifs de l’assainissement varient en fonction des exigences de protection des sols, de la proximité de nappes phréatiques, de cours d’eau ou d’autres éléments sensibles, ainsi que de l’usage prévu du site après les travaux," ajoute le géographe.
Selon les cadastres cantonaux des sites pollués, quelque 4000 anciens sites de tir sont contaminés en Suisse. A ce jour, 1200 d’entre eux ont été assainis. L’ensemble des travaux devra être achevé d’ici la fin de l’année 2045, date à laquelle les indemnités fédérales destinées au financement des assainissements arriveront à échéance.
Luca Beti (SWI)
Réinventer une tradition séculaire
Pour attirer de nouvelles recrues, la Fédération sportive suisse de tir (FST) cherche à redynamiser la discipline. Elle mise notamment sur des formats plus dynamiques, comme le Target Sprint, qui combine course de moyenne distance – généralement sur 400 mètres – et tir rapide à la carabine à air comprimé. Selon la fédération, cette discipline est susceptible de rendre le tir plus attrayant auprès des enfants, des adolescents et des jeunes adultes.
La FST a également lancé la Swiss Shooting Roadshow, une remorque équipée de quatre installations de tir laser. En 2024 et 2025, celle-ci a fait étape dans dix villes suisses. Dans des lieux très fréquentés, jeunes et adultes ont ainsi pu s’initier au tir sportif dans un environnement sécurisé, sans munitions réelles et sous l’encadrement de spécialistes.