Trump, ranch, rodéo : le Texas, une autre Amérique qui ne s'enflamme pas vraiment la Coupe du monde de foot
En basculant de Boston à Dallas, et même si elle occupe l'essentiel de son temps libre cloîtrée dans son hôtel, l'équipe de France passe d'une Amérique à l'autre. La troisième ville du Texas est au coeur d'un territoire trumpiste. À la dernière présidentielle, cet État a voté républicain à 56,1 % avec des scores vertigineux en dehors des métropoles : 242 comtés ont penché pour Trump contre 12 pour Kamala Harris, qui s'était notamment imposée à Dallas (60,1 %). Et 136 ont voté à plus de 80 % pour l'actuel locataire de la Maison Blanche, avec des records à Borden (95,6 %) ou Hansford (92,1 %).
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Ici, on assume ses positions sur l'avortement, le port d'arme. La peine de mort est ancrée dans le système judiciaire : en mai, Edward Busby a été le 600e exécuté depuis sa réintroduction en 1976. Quatre autres détenus doivent subir une injection létale avant la fin de l'année.
Gros bras et gros accent, Ted est conscient des a priori. Né et élevé à Dallas, ce trentenaire explique en sirotant un soda : « Buddy (mon pote), faut pas s'arrêter aux clichés. Je n'ai rien contre les autres cultures, j'ai visité sept ou huit pays d'Amérique latine. » Il apprécie les rencontres provoquées par la Coupe du monde - « les Anglais me font marrer, ils me disent : "Tu reconnais que je suis Anglais ?" Mais avec ton accent, buddy, même un aveugle reconnaîtrait d'où tu viens » - mais porte un regard distant sur la compétition. « J'aime bien le sport mais au stade, hors de question que ça rythme ma vie. Quand j'ai une journée off, je préfère aller me balader dans la nature avec ma fille de 5 ans. »
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Pour 1 400 à 3 200 $, on peut conduire un char de la Seconde Guerre Mondiale et tirer à balles réelles
Il sort son smartphone et nous montre le site d'un ranch où il a ses habitudes. Un drôle d'endroit dans les collines du Texas où on peut nourrir les girafes à la main ou faire du kayak. Mais où il est aussi possible de chasser le bison, l'antilope, le kangourou ou l'autruche. Contre 60 à 120 $ (50 à 100 €), l'endroit propose aussi de s'essayer au tir à la mitrailleuse, avec tout un panel de modèles disponibles. Pour 1 400 à 3 200 $ (1 200 à 2 800 €), on peut même conduire un char de la Seconde Guerre Mondiale et tirer à balles réelles. L'entreprise se vante de disposer « de plusieurs hangars remplis de chars, d'artillerie, de canons antichars, de mortiers, de lance-flammes et de mitrailleuses accessibles au public ».

Les supporters anglais ont régulièrement investi le « Londoner Pub » à Dallas pour y regarder les matches. (J. Manning/PA/Icon Sport)
Au « Rodeo bar », sur Commerce Street, d'immenses bannières étoilées sont épinglées au plafond. Deux murs sont recouverts de billets d'un dollar signés par des clients tandis qu'une mystérieuse enseigne « Backroom » clignote au fond. Partout, des images de taureaux et de cow-boys. En ce début d'après-midi, la clientèle est surtout composée de touristes de passage et tous les écrans diffusent la Coupe du monde. Habituellement, ils sont branchés 24 heures sur 24 sur le base-ball ou la NBA. Ou sur la NFL évidemment, avec les grosses affiches programmées en soirée de fin août à début février.
Les Dallas Cowboys, vainqueurs du Super Bowl à cinq reprises, sont la grande fierté du coin. Mais la plus grande activité « sportive », ici, c'est le rodéo. Le Texas héberge les compétitions ou festivals les plus réputés, à Fort Worth, Houston et San Antonio. Un événement social autant qu'un marqueur identitaire dans cet État qui compte 250 000 fermes ou ranches, pour la plupart des affaires familiales qui se transmettent de père en fils.
Sur la place devant le AT & T Quarter (sponsor du stade d'Arlington qui accueille les matches du Mondial), des transats ont été installés par les restaurants. Des dizaines d'écrans retransmettent les rencontres dans une ambiance bon enfant, surtout quand les États-Unis ou le Mexique jouent. Jenny (33 ans) « aime bien l'ambiance », mais elle n'y trouve pas son compte : « C'est quand même rudement long pour aussi peu de buts », sourit-elle. Le « Porta Di Roma », un restaurant italien de Main Street, diffuse tous les matches de la compétition et ne désemplit pas. La serveuse semble sortie d'un film de Hollywood. Toujours en mouvement, plateau en main, elle passe son service à répéter les phrases des commentateurs. Quand le Team USA marque un but et que la salle exulte, elle hurle sans un oeil pour l'écran : « Youhou ! Bien joué, les garçons ! Ça, ce sont mes boys ! »
Le Texas, un État peu avisé du soccer, et cela du nord au sud
Le contraste avec l'effervescence qui gagne la ville les jours de match du Mexique est presque gênant. À deux jours de la fête nationale, l'espace ne déborde pas pour le 16e de finale contre la Bosnie-Herzégovine (2-0, le 2 juillet). Jusqu'à la mi-temps, les badauds peuvent profiter du double écran géant, et on ne sait pas ce qu'ils regardent le plus : le foot en bas ou le rodéo au-dessus.

Pour le 8e de finale entre l'Espagne et le Portugal (1-0), à Dallas, les supporters des deux camps, sans billet, s'étaient notamment réunis au Pitch 25, un bar sportif à Houston. (C. Escalona/Zuma/Icon Sport)
Parmi eux Anthony, un Australien de 32 ans venu d'Adelaïde avec deux amis. « En fait on est pour la Bosnie, sourit-il. Les États-Unis nous ont battus 2-0 au premier tour, on veut les voir perdre à leur tour. L'Australie n'est pas un grand pays de foot mais là c'est encore pire. Après le match, on a croisé des Américains qui nous disaient : "On peut la gagner cette World Cup, sinon ce sera peut-être vous !" Ils sont complètement déconnectés. On leur a répondu qu'on était déjà contents d'être là et encore plus contents d'être en 16es de finale, mais jamais on ne pourra gagner cette édition, vous êtes fous ! »
Sur FOX, une incrustation explique au téléspectateur que l'équipe qui a écopé d'un carton rouge, la leur, évolue désormais à dix après la désormais fameuse expulsion de Folarin Balogun. Pas inutile pour ce public à l'attention diffuse, qui vibre enfin lorsque Malik Tillman inscrit le deuxième but. Le Texas est une aire peu avisée du soccer, et cela du nord au sud.
À Houston une semaine plus tôt, et malgré les nombreux écrans, les habitués de la « Barge 295 », posée sur l'eau à deux pas du Space Center, s'ébaudissent parfois sans se rendre compte que l'action en question remonte en fait à quelques minutes. « Votre sport c'est sympa, mais c'est vrai qu'on a du mal à s'y intéresser en dehors de notre équipe nationale », reconnaissent quatre amis regroupés autour de Ray.
Trois travaillent dans le pétrole, le dernier est paysagiste. Casquette, moustache, chemisette et bermuda : ils ont la parfaite apparence de trumpistes convaincus. La réalité est plus nuancée. Leurs week-ends sont rythmés par la pêche en mer et les barbecues. Mais ils ne se reconnaissent pas dans les outrances de leur président. « En fait, il a été élu parce que tous les cons qui ne votent pas habituellement se sont déplacés cette fois-ci », résume Bobby.

La « Barge 295 », à deux pas du Space Center de Houston, diffuse les matches de la Coupe du monde. (Régis Dupont/L'Equipe)
Au bord de la double cinq voies qui transperce le sud de la ville en direction de Galveston, la station balnéaire posée au bord du golfe du Mexique, le Twin Peaks est bondé les soirs de match. L'établissement est « connu pour ses serveuses », prévient Google Maps, et celles-ci sont effectivement vêtues légèrement. Le public, plutôt familial, dispose d'environ trois télés sur quatre diffusant République tchèque - Mexique (0-3, le 25 juin) avec les commentaires de FOX, où officient Thierry Henry et Zlatan Ibrahimovic. Pourtant la salle se met à vrombir totalement à contretemps. Au rythme des actions décisives du quatrième écran, consacré au match des Astros, l'équipe de baseball locale. La Coupe du monde, OK, mais America first.