La "révélation" (1/7) de Bart De Wever : Comment remporter des élections selon Quintus Tullius Cicero, le frère de Cicéron
"Toutes les grandes lectures sont une date dans l'existence", écrivait Lamartine. Et pour vous, quel est le penseur, la lecture, le concept ou l'auteur qui a modifié durablement votre perception des choses, marquant véritablement un avant et un après dans votre vie ? Nos sept témoins de l'été ont accepté de lever un coin du voile sur leur "révélation". Ce samedi 11 juillet, c'est le Premier ministre Bart De Wever qui ouvre le bal.
Un récit de Bart De Wever, Premier ministre belge
Nous sommes à l'été de l'an 65 av. J.-C. lorsque Cicéron – de son nom romain Marcus Tullius Cicero – orateur passionné, décide de briguer le consulat, la plus haute fonction de la République. La tâche est tout sauf évidente. Cicéron, alors sans grande fortune ni renommée, est un homo novus, un nouveau venu originaire d'Arpinum, un petit village au sud de Rome.
Son fidèle et plus jeune frère Quintus – dont le lien profond qui l'unit à Cicéron est magnifiquement mis en lumière dans la trilogie Cicero de l'écrivain britannique Robert Harris – endosse le rôle de directeur de campagne.
Quintus n'est pas un intellectuel comme son frère. C'est plutôt un homme d'action. Afin de clarifier sa stratégie de campagne, il rédige un petit manuel : le Commentariolum Petitionis, ou "Comment remporter des élections". C'est du moins la version officielle. Peut-être Cicéron en était-il lui-même l'auteur et a-t-il signé du nom de son frère parce que le contenu était un peu trop gênant pour quelqu'un qui avait prêché la vertu toute sa vie. Nous ne le saurons jamais. Quoi qu'il en soit, le propos n'est reste pas moins mordant.
Le livre politique, une pratique très française qui gagne timidement la BelgiquePremier enseignement : L'importance du réseau. Construisez une base solide. À qui avez-vous rendu service et qui vous est redevable ? Qui se rend compte qu'un consul peut faire plus pour lui qu'un simple sénateur ?
Il convient de lier les gens à soi mais de ne jamais s'y attacher soi-même, sans oublier les gens de sa propre maison. "Presque toutes les rumeurs qui forgent votre réputation proviennent de votre entourage familial". Si celui-ci ne peut déjà plus vous supporter, vous êtes perdu.
Deuxième principe : La visibilité, synonyme de pouvoir. Promenez-vous quotidiennement sur le Forum, mais jamais seul. Un candidat qui se promène seul donne une impression de faiblesse. Entourez-vous donc d'un groupe de fidèles de tous rangs, de toutes conditions et de tous âges.
Ne jamais dire non
Troisième principe : Incarner la fonction avant de l'occuper. Cicéron n'est pas le joyeux bon vivant qui se sent à l'aise pour aller serrer des mains tous les jours sur le Forum. Mais selon Quintus, ce n'est pas grave. Vous pouvez très bien faire semblant.
Quatrième principe : Assurez toujours le spectacle. Faites en sorte d'être sur toutes les lèvres. Faites rayonner l'espoir. Reflétez la victoire. Les gens aiment rejoindre le camp des vainqueurs.
Cinquième principe : Connaître tout le monde par son nom. Faites-vous toujours accompagner d'un nomenclator — un esclave doté d'une excellente mémoire — qui vous chuchote à l'oreille les noms et les anecdotes concernant les personnes que vous rencontrez. Comment vont leurs enfants ? Leur femme se sent-elle déjà mieux ? Tout qui se sent reconnu sera plus enclin à voter pour vous par la suite.
Sixième principe, le plus difficile : Ne jamais dire non. Une personne correcte refuse poliment, écrit Quintus. Mais un candidat aux élections ne refuse jamais. La rancœur de ceux pour lesquels vous n'avez pas tenu parole ne pèse pas lourd face à l'amère déception de ceux que vous avez éconduits.
Telle est la morale ambivalente du Commentariolum : en période électorale, d'autres règles s'appliquent. Les amitiés sont extensibles, les promesses sont temporaires. Après les élections, on vous en tiendra d'ailleurs rarement rigueur. L'électeur a la mémoire courte. Et puis il y a les adversaires. Les deux concurrents les plus dangereux de Cicéron sont aussi les moins corrects. Gaius Antonius Hybrida, un raté cupide. Et Lucius Sergius Catilina, une brute dépravée. "Des adversaires de rêve", écrit Quintus. "Des scélérats depuis leur enfance. Tous deux des obsédés sexuels, tous deux des misérables". Cicéron se présente donc comme le serviteur de l'intérêt général (la res publica), travailleur acharné, expérimenté et dévoué. Il incarne le calme et l'ordre, les autres le chaos. Finalement, il l'emporte haut la main. Mais Antonius est élu comme son co-consul. Cicéron, qui l'avait traîné dans la boue publiquement pendant des mois, lui offre un poste lucratif de gouverneur en échange de son soutien. La loi inexorable de la formation des coalitions.
Aucune grâce n'est accordée au perdant, Catilina. Il est poursuivi sans pitié et n'y survit pas.
Le Commentariolum nous offre un regard lucide sur la politique. Le principe le plus cynique de Quintus, à savoir qu'il faut dire aux gens ce qu'ils veulent entendre et s'adapter à chaque public, se révèle être à double tranchant.
De véritables convictions
À l'ère des médias (sociaux) omniprésents, on est en effet rapidement confronté à l'incohérence de ses propres propos. La confiance se gagne en gouttes et se perd en litres. Un responsable politique aguerri ne dit pas systématiquement ce que les gens veulent entendre, mais exprime ses propres convictions tout en emportant l'adhésion des gens.
Le gouvernement De Wever, pris par le budget, n'enverra pas de ministre voir le match des Diables avec le RoiEncore faut-il avoir de véritables convictions. Ce qui semblerait être plutôt une exception dans la politique moderne.
De plus, l'authenticité revêt aujourd'hui une bien plus grande importance. Faire semblant ne dure qu'un temps. Celui qui porte sans cesse un masque finira toujours par le voir tomber.
Il vaut donc mieux rester soi-même – certes la meilleure version de soi-même, surtout en période électorale. Les convictions ne peuvent pas fluctuer en fonction des aléas de l'actualité. Tout responsable politique qui lit le Commentariolum Petitionis s'y retrouve. Au lieu du "O tempora, o mores !" de Cicéron, nous devons nous résigner à "nil novi sub sole".
Il y a deux mille ans, Quintus savait déjà tout sur la manière de remporter des élections. Pourtant, une seule chose compte : que faites-vous ensuite de votre victoire ?
Un Premier ministre passionné de la Rome antique
Premier ministre de la Belgique depuis le 3 février 2025, Bart De Wever est le premier nationaliste flamand à occuper ce poste. Il a été bourgmestre d'Anvers de janvier 2013 à février 2025, et reste actuellement bourgmestre en titre. Avant de devenir Premier, il a présidé durant plus de deux décennies la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), parti qui est aujourd'hui le plus grand parti de Flandre et de Belgique en nombre de sièges. Historien formé à l'Université d'Anvers et à la KU Leuven, il a entamé une carrière académique avant de se consacrer entièrement à la politique. Passionné de la Rome antique, il est reconnu pour sa culture historique et ses nombreuses citations latines. Bart De Wever est également l'auteur de plusieurs chroniques publiées dans les journaux et d'ouvrages, dont les essais populaires Over identiteit et Woke. Al. D.