Série Diego Maradona au Mondial 1994, du rêve à l'enfer (4/4) : « Diego imaginait une finale contre le Brésil », raconte Fernando Signorini, son préparateur physique personnel
Après une Coupe du monde 1990 bouclée dans les larmes et sous les huées romaines - car l'Argentine avait éliminé l'Italie en demi-finales à... Naples (1-1, 4-3 aux t.a.b.) -, Diego Maradona a soif de revanche à l'heure d'aborder la Coupe du monde 1994. Pendant quatre ans, on le croit fini pour la sélection, pour le foot même parfois. Le Pibe de Oro va lutter contre l'inactivité, liée à une suspension pour prise de cocaïne, le poids des ans et les kilos en trop. Jusqu'à ce but contre la Grèce (4-0) et sa célébration iconique. Ce rugissement face à la caméra. Une renaissance inespérée. Son dernier éclair avec l'Albiceleste, avant ce contrôle positif à l'éphédrine, à la sortie du match contre le Nigeria (2-1), qui marquera la fin de l'histoire.
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De sa rencontre avec Diego Maradona à Barcelone au début des années 1980 jusqu'à la fin de ses aventures sportives, Fernando Signorini est resté un proche du « Pibe de oro ». Préparateur physique personnel devenu intime et ami, il a tout partagé à ses côtés, les moments de gloire et ceux de déchéance.
À 75 ans, il garde un souvenir ému de cette Coupe du monde 1994 qui réunit ces deux extrêmes. Il en raconte les dessous, sans occulter la face sombre de « El Diez ». 32 ans après, il a choisi de ne pas aller aux États-Unis pour assister au tournoi : « J'ai décidé de ne regarder aucun match disputé sur le territoire américain. C'est le meilleur hommage que je puisse rendre à Diego. »
« Fin 1993, après une première suspension pour dopage, Diego Maradona achève une courte expérience compliquée à Newell's. Il a 33 ans, il est sans club. Comment se retrouve-t-il à nouveau dans le jeu pour la Coupe du monde 1994 ?
Tout part de la victoire 5-0 de la Colombie en Argentine (le 5 septembre 1993, en match de qualification). Le public avait terminé en criant "Maradona ! Maradona !" Cela avait poussé Julio Grondona (président de la fédération) à parler avec Alfio Basile (sélectionneur)pour appeler Diego pour le barrage contre l'Australie. Une fois la qualification acquise, Diego était emballé à l'idée de disputer un autre Mondial. C'est là qu'il m'a appelé. Je lui ai fait part de mes doutes mais il était déterminé. Il l'avait promis à ses filles, il voulait qu'elles le voient à l'oeuvre.
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Dans quel état est-il à ce moment-là ?
Il était retiré du foot, il avait pris beaucoup de poids, il avait son problème d'addiction. On a lancé la préparation le 10 avril 1994. J'avais choisi d'aller dans la Pampa, dans un ranch isolé à 35 km de Santa Rosa, avec son père, son agent et deux gars chargés de l'intendance.
Pourquoi un tel endroit ?
On avait deux autres pistes mais trop luxueuses. Je lui avais dit que pour retourner là où il était arrivé, il devait retrouver un endroit comparable. Là, je savais qu'il serait loin de tout, sans risquer de tomber sur un paparazzi. Il avait besoin d'un moment d'introspection, d'être en contact avec la nature. On allait souvent marcher sur ces étendues infinies, sans un mot, pour retrouver les sensations des débuts. On organisait souvent des entraînements avec des gars du coin qui jouaient comme sur les potreros (terrains de foot souvent informels que l'on trouve dans les rues argentines). Il s'est retrouvé avec lui-même et il a retrouvé le plaisir du jeu.
« Au bout de trois jours, il semblait déjà avoir récupéré de sa période d'inactivité, c'est incroyable vu tout ce qu'il avait vécu. Ce sont des gars qui démentent l'idée que Dieu a créé tous les hommes égaux »
En quoi consistait cette préparation ?
On essayait d'occuper toute la journée pour que les syndromes de son sevrage ne fassent pas irruption. C'est pour ça qu'on s'entraînait le matin. Après le repas, il faisait une sieste pour récupérer et l'après-midi on allait à Santa Rosa, dans la salle de Miguel Angel Campanino (ancien boxeur). On restait là une heure et quart, une heure et demie, à faire du punching-ball, du sac, de la corde à sauter. Ils faisaient quelques rounds sur le ring pour la mobilité articulaire. Puis on allait à la piscine. Quand on rentrait, on dînait et on terminait la soirée par un jeu de cartes. Avant d'aller au lit car il était épuisé.
Le premier jour, vous êtes-vous dit que c'était de la folie ou y avez-vous cru ?
Au bout de trois jours, il semblait déjà avoir récupéré de sa période d'inactivité, c'est incroyable vu tout ce qu'il avait vécu. Ce sont des gars qui démentent l'idée que Dieu a créé tous les hommes égaux. Ses qualités naturelles étaient extraordinaires, presque inexplicables, comme Messi. Il avait une qualité de fibre musculaire que je n'ai jamais vue, un champ visuel unique, une coordination neurologique qui défiait les lois de la physique. En 11 ans, je ne l'ai jamais vu subir la moindre déchirure musculaire... Et je ne parle pas de son retour après sa fracture de 1983 où les spécialistes doutaient qu'il puisse rejouer.
On retient surtout son talent, moins son goût pour l'effort...
Et pourtant ! Il savait qu'il devrait aller au-delà des seuils de douleur pour augmenter son niveau de performance. Il a fait d'énormes efforts et retrouvé une condition quasi optimale pour cette période, qui n'avait bien sûr rien à voir avec celle de 1986. Quand il voulait quelque chose, aucun obstacle ne pouvait l'en empêcher. En 1990, il a joué tout le Mondial blessé. Une semaine avant le tournoi, il s'est arraché l'ongle du gros orteil gauche à l'entraînement. On a dû lui fabriquer une attelle avec un ongle artificiel en fibre de carbone. On lui faisait aussi des infiltrations, sinon il n'aurait pas pu jouer vu la douleur provoquée par le frottement ou l'impact du ballon. Dès le premier match, il a reçu un coup sur sa cheville opérée qui a provoqué une inflammation. Mais il serrait les dents, il recevait ses infiltrations et allait jouer. Incroyable.
« Les organisateurs avaient d'autres plans pour lui qui avait été si irrévérencieux, si rebelle avec le pouvoir. Ils l'ont viré direct »
En 1994, son tournoi commence par ce but incroyable contre la Grèce (4-0). Quel est son état d'esprit à ce moment-là ?
Son enthousiasme était tel qu'il était persuadé d'être à la hauteur de l'événement. Et puis, il savait qu'il avait peut-être la meilleure équipe dans laquelle il a joué en sélection. Simeone, Redondo, Balbo, Batistuta, Caniggia, Ortega... Une fois qu'il a vu le potentiel de l'équipe, il était convaincu qu'ils allaient gagner. Quand on en parlait, il imaginait une finale contre le Brésil. C'était l'adversaire qu'il voulait, pour la fierté que ça représente. Bon, il ne s'est pas beaucoup trompé (la Seleçao a battu l'Italie en finale, 0-0 et 3-2 aux t.a.b.).
Arrive le Nigeria, toujours au premier tour (2-1). Comment se passe la fin du match ?
Quand une infirmière vient le chercher et le prend par la main, c'est presque drôle. Il en rajoute, fait des clins d'oeil à Claudia (sa femme) en lui disant qu'il part en boîte de nuit avec elle. Il était très content du gros match qu'ils venaient de faire. La suite, vous la connaissez.
Quelle est sa première réaction quand il est informé du contrôle positif à l'éphédrine ?
Je pense qu'il a cru que ça allait en rester là et ç'a été sa grande erreur. Il y avait eu un précédent avec Ramon Caldéré (Espagnol positif pendant le Mondial 1986) qui avait été suspendu un match pour la même substance (en réalité il n'avait pas été suspendu et avait joué tous les matches suivant son contrôle). On pensait que Diego recevrait la même sanction mais les organisateurs avaient d'autres plans pour lui qui avait été si irrévérencieux, si rebelle avec le pouvoir. Ils l'ont viré direct.

Diego Maradona, lors de son contrôle antidopage après la victoire de l'Argentine contre le Nigeria, le 25 juin 1994. (DPA Picture-Alliance via AFP)
Mais il était bien en faute, non ?
Ce qui est sûr, c'est que la substance était dans son corps. Diego a exprimé des regrets car il n'avait aucune idée de ce que Daniel Cerrini (préparateur physique et nutritionniste, proche des milieux culturistes) lui donnait comme produit. Il avait commencé à travailler avec lui par l'intermédiaire d'un contact de son manager. Il s'est retrouvé à court d'un des produits, il est allé en acheter lui-même à Boston. Il ne s'est pas rendu compte que sur le protocole figurait le nom de la substance qui était autorisée dans d'autres sports mais pas en foot.
Jusqu'au bout, il a cru que c'était un complot ?
Il faut distinguer deux choses. Oui, j'estime qu'il y a eu une manoeuvre car ils ont appliqué une justice différente de Caldéré. Diego savait que s'il avait ingéré une substance interdite, il devrait en assumer les conséquences. Mais ce à quoi personne ne s'attendait, c'est qu'ils allaient l'exclure. Un des dirigeants de la FIFA était le président de la fédé argentine, alors il pensait qu'ils allaient le couvrir ou le défendre. Ils n'ont fait ni l'un ni l'autre, et il a été encore plus déçu d'être trompé par Grondona. Lui a été suspendu et ce monsieur a été nommé vice-président de la FIFA, président de la commission des finances. Pour moi, c'était un échange de bons procédés.
Vous étiez au plus près de lui pendant sa préparation. Vous ne vous doutiez de rien ?
Avant le tournoi, j'avais averti Ernesto Ugalde, le médecin de l'équipe. J'avais des doutes sur la quantité de pastilles que ce garçon (Cerrini) donnait à Diego. Je lui avais suggéré de demander à Grondona d'ordonner un contrôle antidopage interne. Grondona a refusé, estimant que ça embêterait les joueurs. On voulait présenter ça comme une consigne de la FIFA, on ne pouvait pas juste tester Diego sinon il se serait rendu compte qu'on le soupçonnait. Si Grondona avait accepté, on aurait pu corriger l'erreur commise par ce garçon.
Une fois suspendu, qu'a fait Diego ? A-t-il aussitôt quitté les États-Unis ?
On est partis oui, avec son agent et Claudia. Je me rappelle qu'à l'arrivée à Buenos Aires, on s'est rendus presque aussitôt à une émission TV où il y avait un docteur réputé, pour essayer d'expliquer ce qui s'était passé. S'est ensuivie une période de crise. Une telle angoisse peut vous pousser à chercher une échappatoire dans des substances qui ne font qu'aggraver les choses. Mais il faut avoir vécu ça pour comprendre combien cela a dû être brutal de s'être trahi lui-même. Il l'a admis lors de sa conférence de presse, quand il dit : "Je n'avais pas besoin de me doper vu les efforts que j'avais fournis."
Derrière cette image de joueur puissant, invulnérable, était-il en proie à la peur, aux doutes ?
Tout à fait. Une chose est ce qu'on voit de ces personnages, une autre est leur véritable nature. Il n'était pas en acier. Il faut avoir en tête d'où venait Diego. Il n'est pas issu d'un quartier aisé ou d'une famille capable de lui offrir un futur. Il vient d'un milieu modeste, d'un quartier très pauvre, sans perspective sinon celle que le foot pouvait changer son destin. Comme d'autres avec la boxe. Certains y arrivent, mais quelque chose reste en eux. Cette angoisse, ces pleurs de l'enfance les suivent pour toujours.
« Il dirait qu'Infantino est un larbin aux ordres des puissants, et de Donald Trump que c'est un assassin qui mérite d'être jugé »
Vous êtes-vous dit que sa carrière aurait pu être encore plus exceptionnelle sans son addiction ?
Non, je pense qu'il devait vivre une vie de démesure, d'exagération. Peut-être a-t-il trouvé dans la drogue une manière de faire face. C'est un moindre mal que Diego ait croisé la cocaïne sur sa route, cela a laissé aux médecins le temps d'intervenir et de l'aider. S'il ne l'avait pas trouvée, la décision qu'il aurait prise aurait pu être irréversible. On n'imagine pas ce qu'était sa vie. À Naples, on allait parfois faire des séances la nuit dans des parcs pour être tranquilles. Je disais que vivre avec Maradona à Naples était comme être dans une piscine gonflable avec un requin. C'était juste invivable avec l'enthousiasme débordant des Napolitains.

Diego Maradona avec Fernando Signorini, quand le premier était sélectionneur de l'Argentine, lors de la Coupe du monde 2010, avant un match contre la Grèce (2-0). (Simon Bellis/Zuma Press/Icon Sport/Zumapress.com)
En 2005, il a dit : "Merci au foot, qui m'a donné le plus de joie, le plus de liberté ". Il n'y a que sur un terrain qu'il pouvait être lui-même ?
Sur le terrain, toutes ses peurs et ses craintes s'évanouissaient. Quand il jouait, il renouait avec l'époque de Villa Fiorito. Au fond c'était un gamin, un gamin dans un corps d'adulte, contraint de supporter les attentes de millions de personnes qui l'attendaient pour vivre un moment de bonheur à travers son jeu. À ses yeux, il jouait aussi pour ceux qui n'avaient pas grand-chose, il savait la joie qu'il pouvait provoquer dans ces populations.
Trente-deux ans après, la Coupe du monde revient aux États-Unis. Que dirait-il de cette Coupe du monde, de la FIFA, de Gianni Infantino, de Donald Trump ?
Il dirait qu'Infantino est un larbin aux ordres des puissants, et de Donald Trump que c'est un assassin qui mérite d'être jugé. Voilà ce qu'il dirait. »