« Ce sera un défi intéressant pour la France » : en pleine progression, le Japon a les armes pour poser de vrais problèmes aux Bleus en Championnat des nations
« Le match face au Japon risque de s'avérer un défi pour l'équipe de France », estime Ian Foster, ancien sélectionneur des All Blacks et finaliste de la dernière Coupe du monde. Observateur avisé du rugby international, le Néo-Zélandais (61 ans) est à la tête des Toyota Verblitz depuis deux saisons et connaît bien les joueurs japonais qui évoluent en League One. « Le Japon a très bien joué face à l'Italie et encore mieux face à l'Irlande, qu'il a mise en difficulté. »
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En deux journées de Championnat des nations, le Japon a gagné une place au classement World Rugby. Les Brave Blossoms sont passés du 12e au 11e rang, devançant le pays de Galles. L'équipe d'Eddie Jones a d'abord surpris l'Italie (27-10, le 4 juillet à Tokyo). Puis, une semaine plus tard à Newcastle, a posé des soucis à l'Irlande, troisième nation mondiale, menant à trois reprises avant de s'incliner (20-36). À l'issue du match, le sélectionneur irlandais avouait : « Je suis soulagé plus que ravi, le score final nous flatte. »
Foster détaille les forces techniques du rugby japonais : « Beaucoup de joueurs japonais, de taille modeste, s'efforcent de jouer bas sur leurs appuis. Ils peuvent être très physiques à cette hauteur, et c'est parfois un défi de s'y adapter. Ils travaillent à baisser leur position corporelle au contact, ce qui leur confère beaucoup de puissance car ils utilisent bien la force transmise par le sol. »
« Si les Français ne sont pas à 100 %, le Japon va leur rendre la tâche très difficile »
Ian Foster, entraîneur des Toyota Verblitz
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Le technicien néo-zélandais avoue qu'il va particulièrement observer un aspect du jeu des Français : « La façon dont ils défendent. Parce que le Japon aime jouer beaucoup de rucks et faire circuler le ballon rapidement en largeur. Le défi pour les Bleus, ce sera d'avoir la bonne attitude avec la vitesse nécessaire pour contrôler ce type de jeu. Si tu ne réduis pas le temps et l'espace des Japonais, c'est une équipe très difficile à affronter. Ce sera l'une des clés du match selon moi. »
Pas la seule. Gros travailleurs, adeptes de la répétition, les Japonais peaufinent à l'infini leurs phases statiques. « La mêlée japonaise devient de plus en plus solide, note Foster. Contre l'Irlande, elle les a maintenus dans le match pendant les vingt dernières minutes. Ils ont aussi acquis énormément de confiance en touche, notamment grâce à la paire Warner Dearns (récent vainqueur du Super Rugby avec les Hurricanes)-Harry Hockings. »
« Ils sont très engagés dans les déblayages et le port du ballon, poursuit l'ancien coach des All Blacks (2019-2023). Ce sera un défi intéressant pour la France en fin de tournée. » Tout dépendra de l'état d'esprit des Bleus, qui « Français sortent d'une interminable saison, c'est leur dernier match. Le défi, ce sera de considérer le Japon comme un vrai adversaire. S'ils ne sont pas à 100 %, le Japon va leur rendre la tâche très difficile. »
Un Championnat devenu vraiment pro en 2021
Un duel stratégique opposera Eddie Jones (66 ans) à Fabien Galthié (57 ans), « deux entraîneurs très expérimentés, avec des objectifs différents, analyse Foster. Il y aura plus de pression sur Fabien. Les attentes seront élevées pour une victoire française, et une belle, pour bien finir l'année. Eddie a à coeur de laisser son empreinte et il a montré de bons signes lors des deux derniers tests. » Le jeu du Japon tire les fruits d'un Championnat devenu véritablement professionnel en 2021, avec la création de la League One (la Top League, qui précédait, était un Championnat d'entreprises).
Le niveau a progressé avec la venue de Springboks et d'All Blacks. « C'est un Championnat très rapide, très axé sur l'attaque. Passionnant à regarder, d'autant que c'est une compétition très équilibrée. Les écarts entre la meilleure équipe et la moins bonne ne sont pas énormes. Chaque semaine, il y a des surprises », insiste l'entraîneur des Toyota Verblitz. Attractive, la League One (prononcer « Riguwan ») se déroule de décembre à juin, permettant aux internationaux d'être plus disponibles. Douze clubs jouent 18 matches de saison régulière jusqu'à début mai, puis des play-offs.
Les clubs sont soutenus par les « Keiretsu », de grands groupes industriels (Toshiba, Kubota, Toyota, Canon, Suntory, Panasonic) soucieux de s'attacher les meilleurs techniciens pour leurs clubs, auxquels ils allouent des budgets confortables (entre 10 et 30 millions d'euros), proches de ceux du Top 14. Les Verblitz appartiennent ainsi à Toyota Motor Corporation, dont le chiffre d'affaires annuel avoisine les 280 milliards d'euros, l'une des plus grandes entreprises mondiales. Par comparaison, le PIB de la Nouvelle-Zélande est proche de 225 milliards.
Une victoire au rabais est forcément méprisée
Pour les chefs d'entreprise qui financent ce sport d'élite, la victoire n'a de sens que si elle est méritée et conforme à l'éthique de leur groupe. Un succès au rabais sera forcément méprisé. Foster : « C'est spécial quand les grands patrons d'une firme mondiale viennent aux matches semaine après semaine, parlent aux joueurs et partagent comment ils voient l'équipe gérer l'adversité. C'est une façon différente de voir le rugby, plutôt rafraîchissante. » Le coach révèle que le Championnat « commence à attirer beaucoup plus de demandes venues de France ».
Et Foster d'ajouter : « Je ne sais pas comment un joueur français s'adapterait. Ce Championnat est plus coriace qu'on ne le pense. Il y a du rythme, de l'intensité, des contacts de plus en plus toniques. » Avec huit coaches kiwis (Todd Blackadder, Robbie Deans, Ian Foster, Leon MacDonald, Tabai Matson, Glenn Delaney, Dave Rennie, Kieran Crowley), pour deux Japonais (Kosei Ono et Yuichiro Fujii), un Sud-Africain (Frans Ludeke) et un Écossais (Greig Laidlaw), la League One fait figure de colonie néo-zélandaise.

Ian Foster a été sélectionneur de la Nouvelle-Zélande de 2019 à 2023. (A. Mounic/L'Équipe)
En filigrane, ce sera l'un des enjeux du match. Au-delà du résultat, le « label qualité » du rugby français, son aspect spectaculaire, sa combativité et son éthique seront exposés aux yeux des décideurs japonais. Quelle que soit l'issue, joueurs et coaches seraient bien inspirés de saluer le public à l'issue. Car au-delà du ballon, c'est le soft power du rugby tricolore qui se jouera au Stade National de Tokyo.