À Rome, le tourisme culinaire dévore les quartiers: "Ils inventent même des noms qui n'existent pas en italien"
Il est neuf heures trente du matin, mais dans cette trattoria, à deux pas du Vatican, on s'affaire déjà. Les premiers touristes arrivent, ils participent à une "Cooking Class", un cours de cuisine italienne. "On a beaucoup marché les deux premiers jours pour visiter la Rome antique, alors on voulait un peu se poser" explique Laure, qui arrive de Bordeaux, et qui se réjouit d'apprendre à faire des pâtes fraîches et un tiramisu. "Bonjour, je m'appelle Mike, je viens des Philippines, voici un an que je vis à Rome, et je vais vous enseigner les secrets de la cuisine italienne !" Personne ne tique à l'idée qu'un Philippin, fraîchement débarqué va leur apprendre à faire des tagliatelles et un tiramisu.
Malgré l'heure matinale, le Prosecco coule à flots et l'ambiance est légère. "Ici, on organise deux cours de cuisine par jour, la première le matin et le second autour de 15h30 l'après-midi. Ainsi nous avons un va-et-vient constant de clients entre nos services et le restaurant est rentabilisé" affirme Jacopo Spinosi, le gérant de la trattoria. Pendant quatre heures, ces jeunes vont boire, rire et s'amuser pour le prix de 65 euros par personne, à la fin du cours ils mangent ensemble ce qu'ils ont préparé. "C'était trop bien" dit cette touriste canadienne en aspergeant abondamment de chocolat son tiramisu. Pour les jeunes "foodies", les vacances en Italie vont de pair avec ce genre d'expérience culinaire qui se multiplie partout dans la ville.
Les accros aux Food-tours
Quelques heures plus tard, dans le quartier de Trastevere, un groupe d'Américains commencent un food-tour. Pour le prix de 135 euros par personne, ils vont passer dans quatre "trattorias" du quartier pour déguster des spécialités romaines. "Nous faisons des food-tours partout ou nous allons"confie cette Californienne, "c'est vraiment le meilleur moyen de connaître la culture locale et de visiter un quartier !"
"Je pense qu'après la visite du Colisée, ce genre d'activités est la plus recherché à Rome en ce moment."
Le tour dure quatre heures, antipasti, dégustation de fromage et de charcuterie avec quelques gouttes de vinaigre balsamique, promenade digestive pour arriver au troisième endroit et manger une grosse assiette de pâtes carbonara. Et enfin une glace artisanale. "Notre tour est l'un des plus fréquentés à Rome" explique Henri Cunningham, le créateur du concept, "nous avons en moyenne mille clients par jours entre nos tours et nos cours de cuisine, et je pense qu'après la visite du Colisée, ce genre d'activités est la plus recherchée à Rome en ce moment. Le monde adore la cuisine italienne, tant mieux pour nous !"
Les foodies et les réseaux sociaux
Avec ce genre de modes, Rome est devenue une sorte de grand buffet à ciel ouvert. Les visiteurs n'ont qu'une idée en tête, manger ! Si le menu culturel de la capitale italienne reste des plus variés, celui des restaurants semble partout identique.
Des destinations les plus chères aux pays les moins chers : où partir en vacances cet été ?Aux yeux de nombreux touristes, la cuisine romaine se résume à peu de choses : spritz, pasta, pizza et tiramisu. Sur les réseaux sociaux, les algorithmes s'enflamment et vantent des endroits qualifiés d'authentiques, qui ont surtout compris comment attirer les touristes. "Oh oui ici c'est très connu, la nourriture est vraiment bonne et puis ils fabriquent leurs pâtes sur place et donc on peut voir comment ils les préparent" s'exclame cette Brésilienne en train de filmer une jeune femme qui, installée en vitrine, prépare des pâtes fraîches. Un contenu formidable pour les influenceurs de tout poil. Non loin de là, un couple mange un "panino" dégoulinant de sauces dans l'entrée d'un immeuble, devant la sandwicherie, la file est longue. "J'ai trouvé cet endroit sur Tik Tok, c'est très tendance en ce moment, je voulais absolument goûter" explique la jeune femme qui affirme qu'ils sont venus en Italie pour la nourriture plus que pour les visites.

La bouffe mange les habitants
Mais pour les Romains, la coupe est pleine ! Dans le Rione Monti, proche du Colisée, Luigia Giovannini, photographe amateur, a voulu montrer les changements de ce quartier typique. Ses photographies sont éloquentes, tous les commerces disparaissent. "Ici c'était la boutique d'un charpentier, aujourd'hui c'est une sandwicherie. Et c'est très emblématique de ce qu'il se passe dans le quartier. Tout devient nourriture, des restaurants, des sandwicheries, des friteries, naissent partout, des "lasagneries" car ils inventent même des noms qui n'existent pas en italien."
"On peut dire que la bouffe mange la ville, ce n'est plus la ville qui mange la bouffe mais c'est le contraire."
Nicola Barone est le président du comité de quartier, il est exaspéré car les habitants disparaissent. Il n'en reste que douze mille contre cinquante mille en 1970. Partout des groupes de touristes mangent dans les ruelles, laissant derrière eux des tonnes d'immondices. "On peut dire que la bouffe mange la ville, ce n'est plus la ville qui mange la bouffe mais c'est le contraire" explique Nicola Barone, "la bouffe mange la ville et mange les habitants qui sont dans la ville car les habitants sont l'âme des villes !"
La plage blanche "idyllique" de Rosignano, la cicatrice industrielle italienneLe comité de quartier a tenté d'alerter la municipalité, mais le tourisme de la nourriture vaut quarante milliards d'euros en Italie et l'inscription de la cuisine italienne au patrimoine culturel mondial de l'Unesco alimente encore plus l'obsession des touristes pour la cuisine italienne.
"La face cachée des lieux touristiques" (1/6)
Dès ce samedi et pendant six semaines, La Libre propose à ses lectrices et lecteurs différentes séries estivales. La première d'entre elles se penche sur la face cachée de certains lieux touristiques. De Rome à Paris, en passant par Londres ou New York notamment, nous vous raconterons comment le succès de certains "spots" touristiques se transforme en galère pour les habitants. Nous vous souhaitons un bel été.
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