« Manifester ? Moi ? Non »… Les premières comparutions ont commencé à Paris

Moins de 48 heures après les évènements, le tribunal de Paris accueillait ce lundi les premières comparutions immédiates après les gardes à vue des manifestations du 17 octobre. Il y en a eu 557 au total dans la capitale, dont 278 qui ont fait l’objet de prolongation, selon le parquet.

Emmanuel Macron avait promis la fermeté judiciaire, et la consigne semble respectée dans la salle d’audience 601. Trois jeunes âgés de 19 à 21 ans y sont jugés, davantage confondus aux yeux de la justice par le contenu de leurs portables que pour leurs actes.

« C’était mon anniversaire »

Le premier prévenu en lien avec le 17 octobre, Edmon’son G., a été interpellé près de la place de la Bastille, boulevard Beaumarchais, samedi un peu avant midi. Dans son sac, la police retrouve une bouteille d’acétone à moitié pleine, d’autres bouteilles en verre, des briquets et des chiffons. Il est jugé pour la détention de produits qui lui aurait permis de faire un cocktail molotov. Le prévenu, âgé de 21 ans, reconnaît avoir emporté cet attirail, mais soutient qu’il prévoyait un barbecue. On le questionne sur deux vidéos retrouvées dans son téléphone, filmées dans la nuit du 16 au 17 octobre. On y voit le prévenu lancer un cocktail molotov au milieu de conteneurs, qui s’écrase au sol et s’éteint. « Ça ne marche pas », l’entend-on réagir. Les enquêteurs ont également relevé une demande suspecte du jeune homme à ChatGPT : « Comment se protéger d’un cocktail Molotov fait à partir de gasoil et de liquide vaisselle ? », a-t-il demandé quelques jours avant la manifestation.

Autre élément qui interpelle les juges : le fait que le jeune homme et sa petite amie, qui résident à Tours, aient pris un train pour venir à Paris samedi. « C’était mon anniversaire », se défend Edmon’son G., effectivement né un 17 octobre. Il ajoute qu’avant cela, elle et lui se trouvaient à une fête à Tours, d’où les bouteilles vides. Le prévenu assure n’avoir voulu commettre aucune action malveillante. « Manifester ? Moi ? Non », soutient-il. « En quoi c’est inconcevable qu’un jeune homme de 20 ans veuille passer son anniversaire à Paris et faire un barbecue ? », plaide son avocate. Elle ajoute qu’« à plusieurs reprises, les fonctionnaires de police ont essayé de le faire changer d’avis et de lui faire dire autre chose ». Son client n’a pas de casier : « On ne peut pas gâcher la vie d’un jeune homme de 20 ans juste pour faire un exemple ». Le procureur se montre toutefois intraitable et requiert huit mois d’emprisonnement ferme, aménageables avec bracelet. Car le jeune homme souffre d’anxiété et est sous traitement. Edmon’son est finalement condamné à mois de prison, dont deux fermes, en plus d’une interdiction de paraître à Paris pendant un an et d’une interdiction de port d’arme pendant cinq ans.

« Je regrette ce que j’ai écrit »

Deux jeunes Auxerrois comparaissent ensuite pour participation à un groupement en vue commettre des violences ou des dégradations. On leur reproche surtout un échange de messages. Eux aussi ont un casier vierge et sont insérés dans la société. Mathilde B. travaille en alternance dans une mercerie, François A. est en mission d’intérim et travaille de nuit. Il est également reproché au jeune homme d’avoir été en possession d’un poing américain et d’un couteau pliable, lorsque les deux amis ont été interpellés samedi matin à Bastille. La juge lit leurs messages échangés à quelques jours de la manifestation. « Nous notre objectif avec Alexis c’est de tabasser des CRS très sincèrement », écrit François A. Son amie répond : « Vous voulez taper des CRS ? Moi je ne veux pas. Enfin si, mais je ne veux pas avoir mal ». La jeune femme de 19 ans, jusque-là recroquevillée sur le banc, se lève au micro. « Je me suis très mal exprimée, ce n’est clairement pas ce que je voulais dire », se défend-elle.

Elle évoque les violences policières de ces derniers jours et « ces jeunes qui ont perdu leur œil, leurs mains, leurs dents. Ça aurait pu être mon petit frère ». « Je regrette ce que j’ai écrit, j’ai répondu sur un coup de tête. Quand un policier a lu mon message, je ne me suis pas reconnue. Je voulais juste manifester pour mon salaire », poursuit-elle, la voix pleine de larmes. La jeune femme raconte avoir été contrainte de devenir indépendante à l’âge de 14 ans et de poursuivre un BTS en alternance, faute d’avoir pu poursuivre une scolarité en lycée professionnel.

Régulièrement, Mathilde B. s’évente avec sa main, visiblement bouleversée d’être là. « Elle n’avait aucune intention de violence si ce n’est sa petite pancarte et sa voix », lance son avocate. Derrière elle, la prévenue acquiesce, secouée de sanglots silencieux. Elle ressort finalement libre, condamnée à cinq mois d’emprisonnement avec sursis. François A. reçoit lui une peine de huit mois de prison avec sursis, dont deux sous mandat de dépôt, et une interdiction de port d’arme de cinq ans. Les deux amis ont l’interdiction de paraître à Paris pendant un an, et se voient confisquer leurs téléphones.

Des mandats de dépôts pour les audiences reportées

En cette première journée de comparutions immédiates, deux autres affaires liées au 17 octobre n’ont pas pu être jugées. L’une concerne trois hommes, âgés de 27 à une quarantaine d’années, à qui on reproche des violences sur des policiers. Tous sont insérés dans la société, l’un d’eux sort même de Sciences Po et enseigne en tant que chargé de TD à l’université. Leur affaire est renvoyée à décembre. En attendant, la juge les déclare placés sous mandat de dépôt. Un murmure parcourt la salle.

La comparution de Youssef A., 20 ans, est également renvoyée au 19 novembre. Ce jeune étudiant tunisien a été interpellé pour avoir, avec un groupe, jeté des projectiles, dont certains contenant des excréments, sur des policiers. Lui aussi finit sous mandat de dépôt. « C’est lamentable ce que vous faites », s’écrie un monsieur en se levant de son siège. Rapidement, il est escorté vers la sortie par des policiers.