Une distraction suffit à réorganiser les priorités de votre mémoire de travail, selon une étude
La mémoire de travail serait très flexible et réorganiserait rapidement les informations qu’elle stocke sous l’effet d’une distraction ou d’un imprévu, selon une récente étude. Les expériences suggèrent notamment que lorsqu’une personne est soudainement interrompue au cours d’une tâche, elle réoriente ses priorités en fonction de la situation vers l’information la plus pertinente sur le moment.
La mémoire de travail représente le système par le biais duquel le cerveau stocke et contrôle les informations pendant une courte durée (généralement de quelques secondes à quelques dizaines de secondes) pour effectuer une tâche dans l’immédiat. Ces informations stockées de manière temporaire guident notamment la chaîne de décisions pour mener à bien la tâche à accomplir sur le moment.
La mémoire de travail permet par exemple de choisir quelle tâche effectuer en premier au travail ou quel rayon de supermarché visiter ensuite ou quelle direction prendre en voiture. De nombreuses expériences en laboratoire ont montré que les humains peuvent retenir 3 à 4 éléments visuels en mémoire de travail, selon les paradigmes expérimentaux. Cependant, des études suggèrent qu’en situation réelle, la capacité effectivement mobilisée est inférieure à cette limite théorique.
En effet, plutôt que de mémoriser simultanément plusieurs informations à la fois, les individus ont tendance à sélectionner une information et à ne la traiter spécifiquement que lorsqu’elle est pertinente pour l’action dans l’immédiat. Cette sous-exploitation de la mémoire de travail a amené les scientifiques à explorer comment elle pourrait réagir et guider les décisions dans les environnements dynamiques où l’on peut constamment être distrait.
Si de nombreux travaux se sont concentrés sur le fonctionnement de la mémoire de travail, les impacts des distractions sur celle-ci demeurent cependant incompris. Une étude de l’université du Texas à Austin, publiée ce mois-ci dans la revue Communications Psychology, comble les lacunes en démontrant expérimentalement la manière dont la mémoire de travail réagit aux distractions.
« Dans des situations réelles, les états des individus sont dynamiques et souvent perturbés par des distractions urgentes ou des interruptions importantes. La manière dont les individus s’adaptent à de telles perturbations reste floue, car les études sur la résilience à la distraction dans la mémoire de travail fixent généralement les états des individus », écrivent les chercheurs.
Une expérience de mémorisation inspiré du jeu Snake
Pour effectuer leur expérience, les chercheurs de l’étude ont recruté 50 volontaires adultes afin de jouer à une version du jeu d’arcade Snake. Le jeu consistait à contrôler un serpent à l’aide des flèches du clavier pour diriger sa bouche vers des cibles spécifiques (des pommes, par exemple) qu’il devait avaler. Chaque cible avalée allongeait le serpent, rendant la navigation dans l’environnement délimité à l’écran plus difficile à mesure que le serpent s’allongeait.
Dans la version du jeu utilisée de l’étude, les participants devaient mémoriser l’emplacement des pommes qui n’apparaissaient que brièvement à l’écran. Des cibles inattendues pouvaient apparaître soudainement (un raisin par exemple) pour distraire les joueurs de leur objectif initial et vers lesquelles ils devaient diriger le serpent avant d’atteindre la pomme suivante. L’objectif était d’évaluer l’impact de cette distraction inattendue sur la mémorisation de l’emplacement des pommes.
« Les participants devaient contrôler un serpent dans un espace rectangulaire pour localiser des pommes mémorisées et gagner des points », expliquent les auteurs. « Chaque essai nécessitait d’encoder l’emplacement d’une, deux ou quatre pommes, puis de naviguer en se basant sur la mémoire pour les récupérer toutes. Dans la moitié des essais, des distractions (l’apparition soudaine de raisins supplémentaires) obligeaient les participants à s’écarter de leur plan initial et à ramasser des raisins avant de reprendre la recherche des pommes cachées. »
Résultat : en l’absence de distractions, les joueurs privilégiaient systématiquement les cibles proches, utilisant la proximité entre les cibles pour les mémoriser plus facilement. En revanche, lorsqu’une cible surprise apparaissait, ils ajustaient leur stratégie de mémorisation en privilégiant les cibles plus proches de cette distraction. Cette flexibilité diminuait cependant avec la hausse de la charge cognitive.
Il est intéressant de noter que l’utilisation de la mémoire de travail après une distraction avait tendance à se limiter à une seule cible. Autrement dit, les joueurs concentraient généralement leur mémoire de travail sur une cible prioritaire même en ayant initialement mémorisé l’emplacement d’autres cibles. Après avoir atteint les raisins apparus soudainement à l’écran, ils réorganisaient leur mémoire de travail pour privilégier la pomme mémorisée la plus proche de la nouvelle position du serpent.
Ces observations suggèrent que la mémoire de travail réorganise ses priorités en fonction des nouvelles informations afin de poursuivre efficacement la tâche après l’interruption. « Ces résultats révèlent une redistribution dynamique de la mémoire de travail comme mécanisme permettant une résilience flexible mais limitée face aux distractions dans des environnements dynamiques », concluent les chercheurs.
Source : Communications Psychology