“Un simple coin de rue peut rapporter jusqu’à 80.000 euros par jour”: pourquoi la violence liée à la drogue dégénère-t-elle?
La violence liée aux drogues ne cesse de s’intensifier à Bruxelles, avec six fusillades recensées depuis le week-end dernier. À Anderlecht, le commissariat de police a été pris pour cible, tandis qu’à Saint-Gilles, une balle a traversé la chambre d’une femme. La commissaire nationale aux drogues, Ine Van Wymersch, plaide en faveur d’une approche globale pour régler le problème.
Inge Bosschaerts, Kevin Dupont
Source: HLN
29 août 2026, 19:46
Ajoutez-nous à vos favoris Google
Que se passe-t-il à Bruxelles?
Ine Van Wymersch: “Il semblerait qu’une guerre de territoire soit en cours entre différents groupes de trafiquants. Pendant longtemps, il y avait à Bruxelles une sorte de ‘paix syndicale’ entre ces clans. Chacun avait sa petite place ou son coin de rue pour dealer, et chacun laissait les autres tranquilles. La plupart des clans vendaient du cannabis. Mais il y a quelques années, ils sont passés à la cocaïne. Celle-ci est beaucoup plus chère, et du jour au lendemain, il y avait beaucoup plus d’argent à gagner à un coin de rue. Selon le chef de la police bruxelloise, les gangs de trafiquants gagnent entre 50.000 et 80.000 euros par jour sur un seul point de vente. Cela rend évidemment intéressant le fait de pouvoir contrôler le coin de rue de la concurrence. En tirant sur le territoire des clans rivaux, ils tentent de s’en emparer. C’est ce qui se passe actuellement.”
Le commissariat d’Anderlecht a également été pris pour cible. Ce n’était sans doute pas un coin de rue où l’on vendait de la drogue. Comment faut-il interpréter cela?
“L’explication la plus évidente est qu’il s’agit d’une pure intimidation, d’un message adressé par la mafia de la drogue contre la police qui a arrêté un ou plusieurs de leurs revendeurs. Ils disent: ‘Laissez-nous tranquilles, arrêtez de perturber notre modèle économique’.”
“Les criminels cherchent ainsi à semer la peur, mais aussi le cynisme. Ils espèrent que la police prendra peur et cessera de les traquer, et que la population se dira: ‘Tout cela n’a plus aucun sens, tant que des sommes aussi colossales circulent dans ce milieu, nous ne pourrons jamais les contrer’. Mais il n’est pas trop tard. La solution miracle qui permettrait de tout régler du jour au lendemain n’existe pas, mais les pouvoirs publics ont bel et bien un plan. Nous ne devons donc pas tous hausser les épaules en disant: ‘Tu sais quoi, autant que nous devenions un État narco’.”
Vous dites que le gouvernement a un plan. Quel est-il?
“Tout d’abord, il faut identifier et arrêter les auteurs de ces fusillades, les punir et veiller à ce que ces peines soient justifiées et effectivement appliquées. Mais cela ne suffira pas. Nous devons considérer la situation dans son ensemble et nous attaquer également au chômage, à la pauvreté, à l’éducation, à la qualité de vie, à la santé mentale et au manque de perspectives d’avenir.”
“Ce n’est qu’en s’attaquant à ces problèmes de manière structurelle, à la racine, que nous pourrons changer les choses. Ce ne sont pas les grands chefs de ces clans de trafiquants qui arpentent les rues de Bruxelles avec des armes automatiques. Le lendemain même de l’arrestation des auteurs des fusillades, ils ont déjà trouvé de nouvelles personnes pour faire le sale boulot.”
On parle récemment de “gangsters intérimaires”, de jeunes recrutés via Snapchat et Telegram à qui l’on remet une enveloppe contenant entre 2.000 et 10.000 euros et qui, en échange, doivent tirer sur un immeuble.
“C’est vrai. Il s’agit souvent de personnes en situation de séjour précaire. Il ne faut pas minimiser ce problème. Comme Bruxelles est le seul endroit où les réfugiés peuvent demander l’asile en Belgique, c’est là que se concentrent presque tous les demandeurs d’asile. Et si leur requête est rejetée, ces personnes ne disparaissent pas comme par enchantement, elles ne cessent pas d’exister. Elles restent ici, sans titre de séjour, sans emploi, sans revenus, sans logement. Cela peut paraître un peu irrévérencieux, mais en réalité, elles constituent une immense agence d’intérim pour les organisations criminelles.”
“Ces personnes sont extrêmement vulnérables. Si un gang s’approche d’une de ces personnes et lui agite sous le nez une enveloppe remplie d’argent, il y a beaucoup plus de chances que cette personne dise oui. Nous devons redoubler d’efforts pour accueillir et accompagner ces personnes, afin qu’elles ne sombrent pas dans la criminalité.”
“Il en va de même pour de très nombreux jeunes de la région. Les chiffres de l’association Capital montrent que la Belgique compte 200.000 jeunes qui ne sont ni scolarisés, ni en formation, ni en emploi. Et ce sont ces jeunes-là qui, tout comme des migrants désespérés, sont approchés via Snapchat pour aller tirer à tout va quelque part, en échange de quelques milliers d’euros. Ce ne sont pas des gangsters entraînés, mais des jeunes gens à qui on met soudain une arme de guerre entre les mains, qui n’ont aucune idée de la façon de s’en servir et qui, de ce fait, causent souvent des dommages collatéraux.”
“Nous devons également mieux accompagner ces jeunes. Ce n’est pas en augmentant la présence policière dans les rues que nous résoudrons le problème. Cela nécessite davantage d’implication de la part des parents, de diverses asbl et des pouvoirs publics, des comités de parents d’élèves et des écoles. Dès l’instant où ils commencent à adopter des comportements problématiques, il faut déjà intervenir et chercher un moyen de remettre ces jeunes sur le droit chemin. Pour qu’ils ne traînent pas dans la rue, mais qu’ils aillent à l’école, obtiennent un diplôme et aient des chances dans la vie.”
Que faire face aux jeunes qui se disent: “Pourquoi irais-je à l’école pour finir par passer dix heures par jour à la chaîne dans une usine, alors que je peux gagner en une seule journée plus que ce que je gagnerais là-bas en un mois? Et comme ça, je pourrai m’acheter une grosse BMW, au lieu d’une petite Peugeot d’occasion”?
“Les gens ont une vision déformée de ce que signifie être dealer pour une organisation criminelle. On entend souvent parler dans les médias de sommes très élevées que la mafia de la drogue verserait soi-disant à des petits coursiers pour qu’ils se chargent d’un sale boulot. Mais ce n’est pas parce qu’ils promettent ces sommes qu’ils les versent réellement. Je connais des jeunes qui ont travaillé pour des réseaux de drogue. On leur avait promis 50 euros par jour. Mais au moment de passer à la caisse, ils n’en ont reçu que 20. Et s’ils se plaignaient, ils prenaient une raclée. Ce sont des histoires dont on n’entend jamais parler, car ces jeunes en ont honte. Ils ont le sentiment d’avoir échoué.”
Des vidéos des fusillades circulent sur les réseaux sociaux. On y voit que la mafia de la drogue dispose d’armes à feu automatiques de gros calibre. Elle n’a aucun mal à s’en procurer?
“Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire qu’il y ait un contact entre l’acheteur et le vendeur pour se procurer une arme à feu automatique. Il suffit d’en commander une en ligne et de créer un compte auprès d’une société de vente par correspondance – ce qui peut se faire de manière totalement anonyme – pour recevoir ensuite un code permettant d’ouvrir un colis contenant l’arme en question. C’est aussi simple que ça. On ne peut pas poster un fourgon de police devant chaque colis. Une solution envisageable serait de ne permettre la récolte de ces colis que via un compte itsme, afin qu’il y ait tout de même une forme d’identification. Les personnes bien intentionnées pourraient toujours utiliser ce système sans problème, mais pour les organisations criminelles, cela constituerait déjà un obstacle de taille.”
“Il en va de même pour les services de messagerie instantanée anonymes et cryptés. Ce sont des refuges virtuels où les criminels peuvent communiquer entre eux en toute impunité. Je plaide pour qu’une entité – les pouvoirs publics, par exemple – soit en mesure de contrôler ces messages.”
On se retrouve alors bien sûr confronté à un débat épineux sur la vie privée.
“Je ne suis pas contre la protection de la vie privée. Je comprends qu’il s’agit d’un équilibre difficile à trouver et que cela nécessite des débats éthiques. Mais à l’heure actuelle, ces services de messagerie instantanée sont utilisés à mauvais escient pour recruter des personnes, pour faire passer de la drogue et des armes en contrebande. En Belgique, nous avons des ministres chargés des télécommunications et des réseaux de communication électroniques. Ils peuvent inscrire cette question à l’ordre du jour européen, ils peuvent engager le dialogue avec les entreprises à l’origine de ces services. Si nous ne le faisons pas, nous faisons le jeu du milieu criminel.”
Les solutions que vous proposez sont très variées. La justice aura beaucoup de boulot, tout comme les écoles, les réseaux de lutte contre la pauvreté, les services d’accompagnement des groupes vulnérables et le secteur du travail. Tout cela coûte très cher. Dans quelle mesure est-il réaliste de penser que des mesures seront prises dans tous ces domaines?
“L’approche préventive que je propose coûte moins cher que de devoir résoudre les problèmes a posteriori. Mais les moyens sont en effet limités. Je continue de plaider pour que tout ce que nous saisissons chez les trafiquants de drogue soit également utilisé dans la lutte contre ces derniers. Au lieu de laisser leurs voitures de luxe prendre la poussière pendant des années dans un parking, il faudrait les vendre et utiliser cet argent pour lutter contre la mafia de la drogue. De cette manière, ce sont les trafiquants eux-mêmes qui paient pour les dégâts qu’ils causent.”