Un retour aux sources du punk avec Elli Medeiros

Dans Oxford Street, il faut être attentif pour repérer le signe discret qui indique le 100 Club. L’immeuble ne paie pas de mine, le hall d’entrée est étroit, et quelques pas nous amènent à un escalier. Au sous-sol, on entre dans une salle tout en largeur, avec un bar à chaque extrémité. La scène est devant soi : c’est le 100 Club, un des hauts lieux musicaux de Londres depuis 1942.

Sur les murs sont encadrées des centaines de photos d’artistes qui ont joué sur cette scène minuscule : tous les grands noms internationaux de la pop-rock, du punk et du jazz sont là. Le mur derrière la scène, sur fond rouge et blanc, a le chiffre 100 incrusté à divers endroits. Le décor est immuable depuis au moins un demi-siècle et affiche un air rétro seventies. Avec ses toilettes un peu crades recouvertes de stickers et un vestiaire pour artistes sommaire, le 100 Club est le pendant britannique du mythique CBGB, le club punk de Manhattan, aujourd’hui fermé.

Près du bar, je croise une photographe commissionnée par le quotidien « le Monde ». Elle est venue photographier la chanteuse franco-uruguayenne Elli Medeiros, qui chante avec les Stinky Toys ce soir-là. Le cinéaste uruguayen Andrés Varela est là avec une équipe pour filmer le concert. Il tourne un documentaire sur la vie et la carrière d’Elli Medeiros.

Il semble incongru de retrouver Elli Medeiros dans ce lieu improbable. La chanteuse de « Toi mon toit », tube du milieu des années 1980 au rythme candombe, est venue célébrer le cinquantième anniversaire du premier concert punk de l’histoire qui se déroula dans ces lieux mêmes. Elli est légitime ici puisqu’elle participa au concert de 1976 avec les Stinky Toys. C’est donc un retour à la source d’une carrière riche et éclectique ; un signe de fidélité, aussi, à son parcours de jeunesse.

Le 100 Club est un lieu spécial qui programmait à l’origine du jazz. Louis Armstrong et Archie Shepp s’y produisirent. Puis, dans les années 1970, le 100 Club s’est ouvert à d’autres courants musicaux : le rock, le ska ou la Northern soul. Les Rolling Stones y ont joué plusieurs fois dans les années 1980 et Paul McCartney a donné un intimate lunchtime gig à quelques happy few lorsque le club était menacé de fermeture en 2010. Le lieu est de taille modeste : on y case 350 personnes debout et 200 autres assises autour de tables sur les côtés. Les musiciens et le public font corps dans une atmosphère bon enfant. Il n’y a ici aucune barrière ou agents de sécurité pour s’interposer.

Le 100 Club est surtout renommé pour la vitalité de sa scène punk, notamment dans les années 1970 et 1980. L’affiche du premier concert punk, les 20 et 21 septembre 1976, fait frissonner : Sex Pistols, The Clash, Damned, Buzzcocks, Siouxsie and the Banshees et Stinky Toys, emmenés par Elli Medeiros et son compagnon Denis Quilliard (Jacno). Dans le public, on pouvait côtoyer Chrissie Hynde (future Pretenders), Sid Vicious (futur Sex Pistols), Shane MacGowan (futur Pogues), Paul Weller (The Jam) ou encore Vivienne Westwood (compagne de Malcolm McLaren – le manager des Sex Pistols –, créatrice de mode et gérante du magasin Sex, qui vendait des fringues punk).

Un doigt d’honneur ricaneur et provocant

Elli Medeiros m’a raconté il y a quelques années comment le groupe à peine formé s’est retrouvé propulsé dans le gotha du punk mondial : une rencontre fortuite dans une rue à Paris avec Malcolm McLaren, quelques semaines avant le concert au 100 Club. Intrigué par la tenue d’Elli (notamment la présence d’épingles à nourrice sur ses vêtements), McLaren a invité les Parisiens à jouer à Londres. Sur place, le groupe a tapé dans l’œil de Caroline Coon, la grande photographe du punk anglais. Une photo d’Elli Medeiros sur scène au 100 Club est parue en première page de « Melody Maker », en octobre 1976. Cet adoubement rendit célèbres les Stinky Toys au pays du punk. Le temps a passé, mais les commentaires des amateurs de punk restent élogieux sur les forums musicaux en ligne : les fans reconnaissent aux Stinky Toys une élégance esthétique et musicale. Le jeune Jacno, aux cheveux gominés, leur rappelle le David Bowie de la période berlinoise, et la beauté d’Elli Medeiros fait discourir à l’infini.

Les Stinky Toys sont le premier groupe à monter sur scène. Ils sont présentés au public par un homme musclé au crâne rasé qui porte un marcel. Il ressemble au Monsieur Propre des bouteilles de nettoyant ménager et a l’accent cockney d’un gangster dans un film de Guy Ritchie. Les Toys reprennent des chansons de leurs deux albums. L’auditoire, exigeant, est attentif et appréciatif. Elli dit entre deux chansons qu’il faut se battre pour un monde plus juste et pour la Palestine. Des applaudissements accueillent ses propos. Après le concert, les fans abordent la chanteuse : l’un d’entre eux est venu avec la collection complète de ses disques pour une dédicace, d’autres font des selfies.

Un demi-siècle plus tard, l’énigme du punk demeure. Etait-ce une rébellion politique ou un simple mouvement musical ? Anti-establishment, le punk l’était assurément. Politique, dans une certaine mesure, bien qu’il ne soit pas toujours aisé de déterminer dans quelle direction cette politique allait. The Clash était l’un des groupes punks les plus politiques et prit même un virage socialiste avec leur album « Sandinista » (1980). Angelic Upstarts, Crass (anarchiste), Sham 69 ou Stiff Little Fingers étaient clairement de gauche. D’autres ne l’étaient pas particulièrement. Les Sex Pistols attaquèrent la monarchie, mais étaient davantage anti-élites en général. Leur « Anarchy in the UK » était une attitude plutôt qu’un manifeste ; un refus des règles et des identités assignées ; une représentation théâtrale bouffonne, alliant le situationnisme mercantile d’un Malcolm McLaren et une rébellion anti-tout, nourrie par l’ennui et un avenir sans débouché ; un V sign (doigt d’honneur) ricaneur et provocant. The Damned et Generation X n’étaient pas politiques non plus. Le punk fut surtout l’occasion de s’éclater ; un grand moment d’excitation collective. Avant de devenir un label musical, le sens premier du terme punk est « voyou » ou « bon à rien ».

Un échec flamboyant

A trop vouloir intellectualiser et théoriser le punk, on en vient à oublier qu’il est le produit détonnant de la culture ouvrière, de l’hooliganisme des stades de football, mais aussi du radicalisme d’étudiants bourgeois des art schools et d’un excentrisme typiquement anglais. La musique simple, au tempo saccadé, les fringues déchirées et les coupes iroquoises aux teintures criardes en témoignent. Le punk avait un mot d’ordre : n’attendez rien de personne et faites ce que vous voulez comme vous l’entendez. Malcolm McLaren est enterré dans le cimetière de Highgate, non loin de Karl Marx, un situationniste d’un autre genre. Sur sa tombe est gravée cette épitaphe : « Mieux vaut un échec spectaculaire qu’un succès modeste. »

Le punk fut une comète musicale (1976-1979) et, en fin de compte, un échec flamboyant. Mais il a pavé le chemin à d’autres courants musicaux (new wave, indie rock, grunge). C’est la raison pour laquelle des groupes comme les Sex Pistols, les Clash ou les Stinky Toys continuent de fasciner jeunes et moins jeunes. Dans un monde où la politique ne fait plus rêver et où l’inauthenticité prédomine, l’ennui rôde. Notre époque est redevenue punk.

Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Philippe Marlière