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  • 2026-08-03 11:25:47 +0000 UTC

    Aug 03, 2026

    Un dernier étage d'immeuble inachevé : la combine qui symbolisait le "no man's land" fiscal de la Grèce avant que le pays ne fasse sa révolution

    Imaginez la scène: en pleine ville, d'innombrables immeubles dont le dernier étage est à l'état de chantier et composé de bétons nus et de tiges de fer. La combine aura longtemps été érigée en Grèce au rang de sport national. Une "particularité" urbanistique qui ne relevait évidemment pas du hasard.

    En réalité, les promoteurs exploitaient une faille – une parmi tant d'autres d'un droit fiscal lacunaire – qui avait trait à la définition légale d'un bâtiment "achevé". En laissant le dernier étage à l'état de "squelette" de béton, l'immeuble entier ou sa dernière extension restait techniquement classé comme un "chantier en cours". Les propriétaires ont ainsi échappé aux taxes foncières locales pendant de très nombreuses années. Idem pour les petits malins qui utilisaient des raccordements de chantier ou des pontages illégaux. Car pour le fisc, un bâtiment était officiellement habitable, et donc taxable, lorsqu'il était raccordé… au réseau électrique principal. En 2014, avec la création de la taxe foncière Enfia, qui s'applique désormais aux bâtiments qu'ils soient achevés ou non, cette dérive a été jugulée.

    People visit a beach of the southern Athenian suburb of Glyfada on June 26, 2026, as a 200-meter-tall, 50-story skyscraper towers which is is the tallest building ever constructed in Athens is seen in the background. Less than 15 km from the center of Athens, Glyfada�like many neighborhoods along the Saronic Gulf�has seen its population grow in recent years due to a major real estate development underway in the neighboring municipality of Ellinikon, leading to skyrocketing prices.
Nicknamed �The Athenian Riviera�, this massive development project, spanning an area of 6.2 km�, will soon include hotels, shopping centers, parks, marinas, 8,000 housing units, and a �new city� of 30,000 residents, according to Lamda Development, the company in charge. (Photo by Aris MESSINIS / AFP)
    Des travaux dans la région d'Athènes. ©AFP or licensors

    Passoire fiscale

    Mais ces immeubles inachevés étaient devenus en Grèce le reflet d'une réalité peu reluisante : le pays était une véritable "passoire fiscale". Durant des décennies, la Grèce a en effet probablement eu, sur le plan de l'efficacité de la perception de l'impôt, la pire des réputations en Europe.

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    La culture de la fraude et de l'évasion fiscale était alors endémique et les combines innombrables permettant aux particuliers et aux entreprises de s'extraire de leur devoir fiscal. Parfois même avec la complicité de l'État. Et toujours en l'absence d'une véritable administration fiscale digne de ce nom. On estime ainsi qu'entre 13 et 20 milliards d'euros échappaient chaque année au fisc grec. Un gouffre…

    Mensonge d'État

    Alors que la Grèce était entrée dans le club européen sur un mensonge d'État – le pays avait délibérément menti sur la réalité de ses comptes publics, de ses déficits et de sa dette – les crises financières de 2008 et de 2011 ont marqué un tournant : le pays fut alors mis sur tutelle par l'Europe mais aussi par le Fonds monétaire international et soumis à une cure d'austérité dévastatrice sur le plan social. Quinze ans plus tard, la Grèce montre aujourd'hui, au prix de nombreux sacrifices (recul des pensions, moindre couverture sociale…) un visage beaucoup plus rassurant et semble avoir définitivement tourné le dos à cette période d'errance.

    Mais revenons donc à cette culture de la fraude fiscale. Comment se déclinait-elle au quotidien ?

    Scandale des piscines

    Outre des exemptions fiscales massives, l'économie grecque souffrait d'abord d'une tare originelle : elle était fortement basée sur le cash. L'absence de factures – donc d'une quelconque traçabilité des transactions financières – a longtemps favorisé le développement d'une économie parallèle, rendant notamment très aléatoire la perception de la TVA et de l'impôt des sociétés.

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    Plusieurs exemples illustrent parfaitement ces dérives. Le "scandale des piscines" est à ce titre éloquent. L'impôt en Grèce repose en partie sur les biens possédés. Mais pendant longtemps, le fisc n'avait aucun moyen de vérifier la véracité des déclarations fiscales. Le sport national a donc consisté pendant de nombreuses décennies à dissimuler les signes extérieurs de richesse. Dans les banlieues chics d'Athènes, à peine un peu plus de 300 résidents déclaraient ainsi être les propriétaires d'une piscine. Mais des années plus tard, grâce à l'utilisation d'images satellites, le fisc a pu démontrer l'existence réelle de près de 17 000 piscines !

    Cadeaux fiscaux aux armateurs et à l'Église orthodoxe

    Autre technique : la sous-déclaration massive et systématique des revenus. Là aussi, la technique a été longtemps une spécialité locale, notamment dans le chef des professions libérales (médecins, avocats, commerçants…). Les chiffres sont hallucinants : plus de 60 % de la population déclarait ainsi un revenu annuel inférieur au seuil d'imposition de l'époque, soit 12 000 euros. Et moins de 20 000 personnes dans tout le pays osaient déclarer un revenu supérieur à 100 000 euros. La réalité était évidemment bien différente.

    Mais l'évasion fiscale a aussi longtemps été institutionnalisée en Grèce, en raison de l'exemption dont bénéficiaient certains grands acteurs de l'économie, à l'image des armateurs : la puissante flotte marchande grecque bénéficiait ainsi d'une exonération totale d'impôt sur les bénéfices. Un privilège inscrit dans la Constitution de 1975 dans la crainte de voir ces armateurs battre pavillon à l'étranger.

    La Grèce a historiquement toujours défendu ce secteur jugé stratégique pour son économie. On l'a encore vu récemment avec le lobbying payant d'Athènes pour exempter les armateurs grecs des sanctions européennes visant à interdire le transport de gaz naturel liquéfié venant de Russie vers des pays tiers. Si le secteur maritime reste fiscalement avantagé, des changements ont néanmoins été opérés depuis la crise budgétaire de 2011 avec notamment l'instauration de "contributions volontaires" frappant les acteurs du secteur.

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    Autre grand gagnant sur le plan fiscal : l'Église orthodoxe, deuxième propriétaire terrien du pays. Là aussi, l'administration prévoyait d'immenses privilèges fiscaux et des dérogations sur les revenus d'activité et le patrimoine foncier.

    Corruption et pots-de-vin

    Cette passoire fiscale a également été longtemps alimentée par de la corruption, au sein même de l'État grec et de la société plus largement. Chaque Grec connaissait ainsi le principe du "Fakilaki", traduisez "la petite enveloppe". Le principe ? Verser un pot-de-vin en liquide aux fonctionnaires ou aux médecins du secteur public pour accélérer un dossier ou obtenir un soin.

    La construction a également été pendant longtemps un vecteur de fraude sociale et fiscale. Pour les travaux de rénovation, deux prix étaient systématiquement proposés par les entrepreneurs : un prix "avec facture" (gonflé par la TVA) et un prix "sans facture" en liquide, forcément inférieur. Inutile de dire que ce dernier était de loin le plus populaire.

    IA, drones et satellites

    Enfin, pour boucler la boucle, le contrôle fiscal a longtemps fait lui-même l'objet de mécanismes d'évasion fiscale et de manœuvres de corruption. On peut ainsi évoquer le système officieux dit du "4-4-2" - on ne parle pas ici d'une stratégie footballistique – qui consistait à revoir drastiquement le montant du redressement fiscal exigé par l'État avec à la clé 40 % de réduction de l'amende pour le fraudeur, 40 % de pot-de-vin direct dans la poche de l'inspecteur des impôts et au final… seulement 20 % reversés dans les caisses de l'État.

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    Bref, la Grèce a longtemps été un "no man's land" fiscal. Depuis la crise de 2011, de nombreux privilèges ont été supprimés et de nombreuses dérives combattues. L'administration fiscale, elle, a été modernisée et est aujourd'hui l'une des plus "numérisées" d'Europe : l'usage de nouvelles technologies, comme l'intelligence artificielle, les drones et les contrôles via des satellites, lui permet aujourd'hui de percevoir l'impôt de manière beaucoup plus efficace.

    Le combat contre la corruption a également été érigé au rang de priorité nationale : le pays a ainsi déclaré la "guerre au cash" et a rendu son administration fiscale indépendante du pouvoir politique, en objectivant notamment sur base de critères stricts la nomination des inspecteurs du fisc.

    Un "forfait millionnaires"

    L'économie du pays a, elle, retrouvé des couleurs : le PIB de la Grèce affiche une croissance solide : + 2,1 % en 2025 et entre 1,8 % et 2,4 % pour l'année 2026. Pas mal pour un pays sous assistance respiratoire il y a 15 ans.

    Mais la Grèce se retrouve confrontée à des défis majeurs parmi lesquels le vieillissement de sa population et le départ d'une partie de sa jeunesse et de talents sous d'autres cieux. Le pays a ainsi mis en place ces dernières années différentes mesures fiscales pour convaincre les forces vives de continuer à miser sur le pays et attirer sur son sol des personnalités aisées.

    Il s'agit notamment du "forfait millionnaires". Ce régime fiscal spécial vise à encourager les particuliers fortunés à transférer leur résidence fiscale en Grèce. Avantage : au lieu de payer un impôt proportionnel sur les revenus étrangers, la Grèce offre la possibilité de payer un forfait de 100 000 euros par an sur les revenus.

    Décidément, le visage fiscal de la Grèce a bien changé…

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