Tutos prières et micros-trottoirs sur Jésus: les influenceurs catholiques, ces nouveaux visages de l’Église qui évangélisent sur les réseaux sociaux

Sur les réseaux sociaux, plusieurs influenceurs catholiques s'emploient à dépoussiérer l'image de l'Église, avec une mission claire d'évangélisation. Des contenus qui, pour certains, sont marqués par un conservatisme sur des sujets de société comme l'aide à mourir ou l'homosexualité.

Il appelle ses abonnés "mes petits bichons", avant de leur parler de Jésus, du paradis et de donner des conseils pour prier. Avec son ton décalé et son aisance face à la caméra, Paul-Adrien d'Hardemare, connu comme frère Paul-Adrien sur les réseaux sociaux, s'est forgé en quelques années une puissante communauté en ligne.

Comme ce prêtre et religieux dominicain, les curés, les laïcs consacrés ou simplement les croyants ont essaimé sur les réseaux sociaux depuis le milieu des années 2010 pour parler de leur foi. Et plusieurs de ces influenceurs catholiques rencontrent un certain succès: sœur Albertine (qui n'est pas une religieuse au sens classique du terme) est ainsi suivie par plus de 330.000 personnes sur Instagram, le frère Paul-Adrien dépasse les 600.000 abonnés sur Youtube…

Cette influence s'est matérialisée dans l'église parisienne Saint-Sulpice ce jeudi 24 septembre. À la veille de la venue du pape Léon XIV à Paris, plusieurs influenceurs catholiques, menés par les deux youtubeurs de la chaîne Two Disciples, y participaient à une veillée de prière. Les organisateurs attendaient plus de 2.000 personnes à cette soirée, où étaient annoncés le frère Paul-Adrien, l'abbé Matthieu Raffray, Victor Dubois de Montreynaud, connu comme "Le catho de service" sur les réseaux sociaux, ou encore le prêtre Jean-Baptiste Bienvenu, membre de Padreblog.

Les codes des réseaux sociaux

Ces créateurs de contenus catholiques sont presque des influenceurs comme les autres. Sur Youtube, les miniatures de leurs vidéos sont criardes et pourraient presque être confondues avec celles de Squeezie. Les formulations et les concepts sont typiques de la plateforme: la chaîne de Padreblog propose par exemple un "tuto complet sur la confession" et sur celle des Two Disciples, on peut apprendre "Ce que CACHENT les VOYAGES du PAPE FRANÇOIS".

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Sur Tiktok, ces influenceurs catholiques font des lives de prières et découpent des séquences de leurs podcasts. Le Catho de service, lui, filme des micros-trottoirs aux Halles à Paris, comme beaucoup de tiktokeurs. Mais ses "questions" sont moins mainstream: "Jésus est ressuscité, prouve-moi que j'ai tort", "Noël sans Dieu, c'est plus Noël, prouve-moi que j'ai tort".

Des influenceurs professionnels

Forts de leur succès, certains créateurs de contenus religieux se sont beaucoup professionnalisés ces dernières années. Ils ont des studios de tournage et des équipes derrière eux. Le frère Paul-Adrien indiquait par exemple dans une vidéo publiée en août travailler avec deux autres personnes, payées grâce à son ordre, les dominicains, des dons des abonnés et ses différents produits dérivés (musique, livres...)

Les influenceurs catholiques "ont des équipes, à la communauté de l'Emmanuel, à celle du Chemin neuf, dans les ordres religieux", explique à BFM David Douyère, professeur des universités en sciences de l'information et de la communication. La chaîne Two Disciples crée ses vidéos avec la maison 9Média, sorte d'incubateur de la communauté du Chemin Neuf, une congrégation qui rassemblent des couples, des célibataires, des consacrés (les personnes qui s'engagent au célibat et au service de l'Église) et des prêtres.

"Aujourd'hui, grâce à des dons des abonnés sur la plateforme Tipeee, aux partenariats sur certaines vidéos, mes livres, et les conférences que j'anime ici et là, c'est devenu mon activité à plein temps par la grâce de Dieu", nous indique pour sa part Victor Dubois de Montreynaud (Le Catho de service).

Une activité d'évangélisation

Ces moyens sont mis au service d'un objectif clair et affiché: l'évangélisation. "Ils visent à la fois (à convertir) des gens de l'extérieur et une évangélisation vers l'intérieur, avec l'idée de restimuler les catholiques en répondant à l'inculture religieuse de beaucoup de jeunes aujourd'hui; il faut expliquer la résurrection, l'Assomption de la Vierge, etc", affirme David Douyère.

"Il y a aussi un côté stimulation de la pratique, par exemple faire la prière de frère Paul-Adrien le matin, ou inciter au carême, comme sœur Albertine qui aidait à soutenir le jeûne", ajoute l'enseignant-chercheur à l'université de Tours, spécialiste de la communication religieuse et de l'évangélisation numérique.

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Avec un certain succès, selon David Douyère, qui estime que "cette présence d'évangélisateurs numériques a sans doute contribué à ce qu'il y ait beaucoup plus de baptêmes ces dernières années". Plus de 13.000 adultes ont reçu le baptême à Pâques cette année, ce qui représente une hausse de 28% par rapport à 2025, selon la Conférence des évêques de France (CEF). En dix ans, le nombre de baptêmes célébrés à Pâques a "plus que triplé", affirme la CEF.

Des influenceurs "souvent sur un versant néo-traditionaliste"

Malgré cet objectif religieux, le contenu de certains de ces influenceurs catholiques n'est pas neutre. "Ces influenceurs religieux, toutes religions confondues, sont souvent sur un versant néo-traditionnaliste, classique, voire fondamentaliste", souligne David Douyère.

Cela peut se voir dans certaines thématiques abordées. La figure du diable est par exemple présente dans beaucoup de leurs contenus. Le sujet de l'islam est aussi très souvent abordé, pour parler de conversions vers le catholicisme et des principales différences entre ces religions.

"Il y a une idée de tension entre les religions. Alors que dans la vie des églises, c'est une réalité, pour le coup, que d'essayer de construire un dialogue. Il y a une mise en compétition et une construction de l'identité religieuse chrétienne comme spécifique. En arrière-plan, il y a sûrement l'imaginaire des racines judéo-chrétiennes", commente David Douyère.

Des positions sociétales conservatrices

Parfois, les questions politiques et sociétales sont au premier plan de ces contenus, avec des positions très assumées. Par exemple, dans un tiktok publié en mai, Paul-Adrien souligne que l'avis de l'Église était que "la contraception médicamenteuse, artificielle, invasive, mécanique, ça ne respecte pas votre corps, ça ne respecte pas la sexualité telle que l'a voulue Dieu".

"Du coup, bonne nouvelle, il y a ce qu'on appelle les méthodes naturelles, qui sont efficaces, qui respectent votre corps et qui sont même un moyen de sanctification", affirme-t-il. Ce n'est pas exactement ce que dit l'Assurance maladie, qui explique sur son site que les méthodes de contraception naturelles, comme le retrait ou l'abstinence périodique, "ont un taux d'échec considéré comme élevé".

L'abbé Matthieu Raffray, suivi par près de 80.000 comptes sur Tiktok, déplore quant à lui dans une vidéo publiée en juillet la "recherche d'égalité" qui "vise à effacer les différences" entre les hommes et les femmes. Ce prêtre de tendance traditionaliste a déjà fait parler de lui en 2024, lorsqu'il avait parlé des "tendances à l'homosexualité" comme d'un "vice". Le gouvernement avait alors saisi la justice sur ces propos.

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Dans un entretien avec l'essayiste d'extrême droite Julien Rochedy publié en juin, il affirme encore: "c'est assez dramatique, tous ces mouvements par exemple LGBT, dans l'Église, des catholiques qui (...) revendiquent une identité homosexuelle active, en disant l'Église doit changer parce que l'Église doit m'accepter comme je suis. C'est l'antithèse du message du Christ qui dit, 'vous êtes tous les bienvenus, venez tous, et je vais vous faire changer'".

"Ces influenceurs néo-traditionnels associent à leurs discours sur la spiritualité une position socialement réactionnaire. Derrière, cela va de soi qu'il n'y a pas de mariage gay, que l'homosexualité ne doit pas être vécue, que la fin de vie doit être laissée à Dieu seul, qu'il faut éviter une sexualité hors mariage. Il y a une communication implicite, parfois explicite quand il y a une actualité, sur la fin de vie par exemple", explique David Douyère.

On peut par exemple le voir dans les contenus du Catho de service, qui tentait en mai de convaincre des passants de s'opposer à l'aide à mourir dans un micro-trottoir. "Je ne parle pas de politique partisane sur ma chaîne: la question de l'euthanasie, par exemple, avant d'être une question politique, me semble d'abord être une question de vie humaine, c'est de cela que j'essaie de parler", indique l'influenceur à BFM.

Un mouvement plus large

Derrière ces positionnements, "il y a sans doute des questions de financement: il y a sûrement plus de financements chez les traditionalistes que chez les libéraux ou les progressistes. Il y a plus de moyens du côté des droites identitaires catholiques que du côté de la gauche catholique", selon David Douyère. Le cas de Pierre-Édouard Stérin l'illustre bien: selon Streetpress, le milliardaire conservateur a financé, via son Fonds du bien commun, des événements et initiatives impliquant des influenceurs catholiques, comme Le Catho de service ou frère Paul-Adrien. Ce dernier tient néanmoins à marquer ses distances, affirmant sur son site n'avoir "aucun lien personnel ou institutionnel avec Pierre-Édouard Stérin".

Un autre facteur peut expliquer ce qui semble être une prédominance, sur les réseaux sociaux, d'une tendance conservatrice chez les influenceurs catholiques. Il s'agit du positionnement de l'Église française actuellement. "J'essaie simplement de suivre l'enseignement de l'Église", nous dit justement Victor Dubois de Montreynaud, interrogé sur ses sensibilités conservatrices. "Je dirais que je suis juste un jeune catholique de base, et je témoigne simplement de ma foi car elle me rend heureux", ajoute-t-il.

David Douyère observe aussi que "la Conférence des évêques de France est globalement sur une modalité plutôt classique ou néo-traditionnelle, même s'il y a en son sein des positionnements très divers".

"En France, l'Église catholique est aujourd'hui dominée par une droite plutôt conservatrice donc les influenceurs servent cela. Les chrétiens de gauche (...) sont souvent âgés et moins présents sur les réseaux", ajoute le chercheur.

Le cas de Matthieu Jasseron est en ce sens éloquent. Pendant longtemps, ce trentenaire a été le prêtre préféré de Tiktok, où il comptait plus d'un million d'abonnés. Mais ce succès, et surtout ce que le curé, plutôt progressiste, disait dans ses vidéos, n'a pas toujours plu à l'Église. En 2021, il s'est ainsi attiré le courroux du clergé en déclarant que l'homosexualité n'était pas un péché.

En réaction, la Conférence des évêques de France avait déclaré désapprouver "certaines de ces vidéos qui dénaturent le message de l’Église" et alerté "sur le fait que leur succès d’audience ne signifie pas qu’elles soient justes". Un certain abbé Raffray avait aussi pris la parole, jugeant "absolument hallucinant" qu'un prêtre se serve de son compte Tiktok "pour diffuser une doctrine sur l'homosexualité absolument contraire à tout le Magistère catholique". Face à des désaccords grandissants avec sa hiérarchie, Matthieu Jasseron a fini par quitter l'institution catholique... Et Tiktok.

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