Surpopulation des pigeons à Bruxelles: "La situation est ingérable, mais je prends mes responsabilités jusqu'au bout"
Il est neuf heures quand Stéphanie de Jonghe commence sa ronde pour nourrir les pigeons ixellois. Gilet orange floqué des armoiries de la commune sur le dos, elle pousse son lourd caddie violet avec vigueur. Sous un cerisier du Japon, le groupe de volatiles commence à s'agiter, certains l'attendent depuis déjà 8h30. Elle sort les graines de son large sac et les jette aux oiseaux, plusieurs fois, dans une chorégraphie parfaitement maîtrisée. Tous les jours, Stéphanie de Jonghe suit le même rituel et le même parcours entre Ixelles et Bruxelles-ville. Cela fait quinze ans qu'elle arpente seule les rues pour venir en aide à ces volatiles mais, aujourd'hui, ce travail devient trop compliqué. Et pour cause : la population des pigeons bisets est trop importante et les maladies gangrènent les groupes.
"La situation est ingérable mais je prends mes responsabilités jusqu'au bout, personne d'autre ne veut faire ce travail", indique-t-elle. Selon ses observations, trois jeunes sur quatre sont désormais atteints du coryza et de l'ornithose, des maladies infectieuses hautement contagieuses qui provoquent une mort lente et douloureuse. Avec son association Les plumes d'Ixelles, elle milite pour un meilleur traitement de cet animal et pour la mise en place de solutions durables pour réguler la surpopulation, nuisible, tant pour les riverains que pour les pigeons eux-mêmes.
Le nourrissage dure à peine quinze minutes. Ensuite, les pigeons commencent à se disperser et la pelouse réapparaît. Seuls quelques volatiles plus voraces sont encore à la recherche des dernières graines. Stéphanie de Jonghe a profité de leur repas pour les inspecter. Ce matin, elle a déjà repéré un oiseau malade. Elle connaît la technique par cœur : elle identifie le volatile, puis elle l'isole en l'attirant avec des graines pour l'attraper délicatement. L'oiseau blanc et gris est blotti contre elle et ne se débat pas. Elle va le ramener à son domicile pour le soigner. Selon ses calculs, chaque semaine, elle trouve une dizaine de pigeons malades dans la commune.
Action symbolique à Bruxelles pour demander une politique alimentaire pour les pigeonsDébat sur les graines contraceptives
Sur ce site de nourrissage, et sur tous les autres de la commune, le distributeur de graines contraceptives est vide et cadenassé. Il y a plus d'un an, le nouveau collège communal n'a pas renouvelé le programme de distribution de ces graines, une décision jugée dangereuse pour l'espèce par Stéphanie de Jonghe. "La contraception permettait de réduire les naissances, et donc les maladies", explique-t-elle.
Contacté par La Libre, Mario Ninanne, président de la Ligue royale pour la protection des oiseaux, abonde dans le même sens : "Quand la population est trop grande, les maladies s'installent et se répandent. Cette régulation interne arrive dans toutes les espèces, le phénomène est tout à fait naturel", explique-t-il. Cela n'empêche pas Stéphanie de Jonghe de s'inquiéter. Selon elle, "l'auto-régulation n'est pas suffisante. Les groupes ne diminuent pas, il y a juste plus de malades". "Les rapports de comptage de la commune d'Ixelles avaient montré une réduction du nombre de pigeons de 40 % en trois ans. Depuis l'arrêt de cette méthode, on est de retour à la case départ", évalue-t-elle.

Cependant, pour la commune, les graines contraceptives ne donnaient pas d'amélioration considérable. Nathalie Gilson, échevine en charge du Bien-être animal à Ixelles, explique : "Nous n'avions pas de preuves de leur efficacité. Nous avions enregistré une diminution, puis une augmentation, donc les résultats n'étaient pas suffisamment probants". De plus, un rapport de Bruxelles Environnement sur la gestion de ces animaux déconseille l'utilisation prolongée des graines contraceptives. "Cet organisme prévient qu'on ne connaît pas encore les effets de ces contraceptifs sur l'environnement et sur la santé. Le collège communal a donc voulu appliquer le principe de précaution", ajoute l'élue libérale.
La Ligue royale de protection des oiseaux est, elle aussi, de cet avis. "Nous déconseillons la méthode contraceptive. Il n'existe pas d'étude sur les effets secondaires, rien n'empêche une tourterelle, un merle ou une autre espèce protégée de se nourrir de ces pilules. Après que les pigeons sont partis, s'il reste deux ou cinq graines, qui va les manger ?", questionne Mario Ninanne, président de cette association.
"Les animaux n'ont jamais été autant maltraités, mais il n'y a jamais eu autant de textes pour les protéger"Pour Stéphanie de Jonghe, le constat de terrain contredit cette affirmation. Une fois les volatiles partis, elle observe la pelouse verte : "Voyez-vous encore une graine sur le sol ? Aucun autre oiseau ne les mange".
Le travail de nourrissage est terminé sur ce site. Stéphanie de Jonghe reprend son caddie d'une main, l'autre porte l'oiseau infecté. Autour des étangs d'Ixelles, des riverains la saluent amicalement. "C'est la seule qui s'occupe des pigeons et qui lutte contre la prolifération alors que la commune ne fait rien. C'est triste", indique une voisine. "Les gens que je croise sont toujours contents de voir mon travail", explique la bénévole. Aujourd'hui, son association fonctionne uniquement à l'aide de dons de citoyens car, si la commune lui a accordé l'autorisation de nourrir les pigeons, les frais des graines sont entièrement à sa charge et ceux-ci peuvent s'élever jusqu'à 2000 € par mois. "C'est important de sensibiliser les citoyens. Il ne faut pas laisser traîner des déchets et nourrir les pigeons puis se plaindre qu'il y en a trop", déclare-t-elle.

À 10 heures, elle arrive sur le deuxième site de nourrissage, en face de la faculté d'architecture La Cambre-Horta. Un nuage d'oiseaux gris commence à tournoyer dans le ciel, au-dessus d'elle, comme pour célébrer son arrivée. Quand elle s'arrête enfin, ils piquent en flèche vers le sol pour se ruer sur ses sacs. Ils sont bien 300. Puis la chorégraphie recommence. "Ils savent à quelle heure j'arrive et m'attendent. Ils sont réglés comme des horloges", explique Stéphanie de Jonghe, un sourire en coin. Elle fait quelques pas dans le groupe affamé et repère un nouvel oiseau malade. Celui-ci souffre du coryza et ne sera pas soigné.

Un enjeu de bien-être animal
Depuis l'arrêt de la contraception, Stéphanie de Jonghe doit tirer un triste constat : "Le coryza et l'ornithose sont des maladies récurrentes. Je ne peux pas soigner tous les pigeons atteints puis les relâcher sur un terrain où il n'y a pas de sécurité alimentaire. Ils risquent fortement de tomber malades à nouveau et de contaminer le reste du groupe". Face à la hausse des cas, elle a pris la décision difficile de faire euthanasier les oiseaux atteints par ces maladies récurrentes pour éviter leur prolifération et pour les empêcher de souffrir. "Émotionnellement, c'est difficile d'euthanasier ces pigeons, mais c'est un acte de dignité. Est-ce rendre service à ces animaux de les forcer à vivre alors qu'ils vont souffrir puis mourir ?" Pour elle, il s'agit d'une conséquence directe de l'inaction de la commune : "Soigner les pigeons malades au lieu de mettre en place des solutions durables, c'est mettre du sparadrap sur une fracture ouverte, c'est une injustice intolérable". Ce soir, après sa ronde, Stéphanie de Jonghe se rendra chez une vétérinaire pour lui déposer l'oiseau malade.
Gand perpétue les mises à mort de pigeons au grand dam de l'oppositionLa bénévole milite pour "la mise en place d'un cadre de régulation pour les pigeons bisets, comme pour les chats errants. Tant qu'il n'y aura pas de travail de terrain pour gérer ces oiseaux, ils seront de plus en plus nombreux et ce sera de plus en plus problématique pour eux et pour les riverains". Si les graines contraceptives sont aujourd'hui sujettes à débat, Stéphanie de Jonghe prône également une autre solution : le pigeonnier contraceptif. "Nous voudrions que chaque commune en installe un ou deux où on régulerait les naissances en enlevant les œufs pour empêcher la pullulation de l'espèce. Ce serait un bon début de solution", explique Mario Ninanne, président de La ligue royale de protection des oiseaux. Cette solution reste cependant toujours écartée par la commune d'Ixelles en raison de la difficulté de sa mise en œuvre. "Nous n'avons pas le personnel pour enlever les œufs et nettoyer le pigeonnier. C'est la Région bruxelloise qui doit s'en occuper car cela dépasse les compétences d'une commune", indique, quant à elle, Nathalie Gilson, l'échevine d'Ixelles.
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