Standard – Charleroi : Pourquoi le huis clos est une sanction injuste en plus d'être inefficace? La réponse d'un criminologue

Ce dimanche, le Standard va disputer son cinquième match à huis clos des dix dernières années, hors période covid. C'est même le quatrième, depuis 2022, et la fin de la pandémie. Quatre de ces cinq rencontres ont été disputées sans supporter en raison d'incidents observés lors de trois chocs wallons, en 2015, 2021 et dernièrement en clôture des Europe playoffs, le 23 mai.

Le recours au huis clos est devenu la réponse la plus répandue pour freiner les violences dans les tribunes. Charleroi, pour rappel, avait déjà disputé un match à huis clos contre OH Louvain le 29 juillet 2023 et en disputera à nouveau un contre La Louvière, le 1er novembre prochain. Mais le huis clos éteint-il réellement les velléités des supporters les plus fanatiques ? Michaël Dantinne, professeur de criminologie à l'université de Liège, suit cette matière de près.

Il apporte une réponse négative à la question, et explique pourquoi. Il propose quelques pistes de réflexion.

Pourquoi le huis clos n'est pas une réponse adaptée ?

Les années passent, les matchs à huis clos se multiplient, au Standard et ailleurs (Anderlecht – St-Trond le 27 juillet 2024 entre autres), et les faits de violence ne sont pas en diminution, au contraire. Comment l'expliquer ? "D'abord, il n'y a pas de peine miracle, prévient Michaël Dantinne. Ensuite, il y a un présupposé rationnel d'une délinquance rationnelle, comme si les fauteurs de troubles allaient se dire : oh là là je ne vais pas faire ça à cause d'un éventuel huis clos dans trois mois. Cela ne marche pas comme ça."

L'autre problématique du huis clos est qu'il punit l'ensemble des supporters pour une poignée d'énergumènes, "ce qui en fait une sanction injuste en plus d'être inefficace, y compris pour les clubs, qui y voient un manque à gagner de plusieurs ordres". La responsabilité des clubs, tout de même, ne peut-elle pas être évoquée pour anticiper ou freiner ces débordements ?

 Pour le criminologue, ce type de menace djihadiste doit nous maintenir
Michaël Dantinne est professeur de criminologie l'université de Liège. ©ULiège

C'est la notion de la responsabilité objective des clubs, qui a été au cœur des débats lors du dernier dossier Standard – Charleroi. "La responsabilité objective est une fiction juridique, estime Michaël Dantinne. Objectivement responsable veut dire qu'un club ne pourra pas apporter la preuve contraire de ce que ses supporters ont fait, quand bien même le club démontrerait qu'il a pris toutes les mesures de précaution. Il est donc responsable de l'agissement de ses supporters, comme un parent de ses enfants."

Un règlement à modifier ?

Le comité ou la commission disciplinaire s'appuie sur le règlement pour rendre ses décisions. "C'est dans le règlement on ne peut rien y faire est une réponse souvent entendue, quand est soulevée la pertinence du huis clos", relève M. Dantinne. Le règlement doit-il alors être modifié, d'une manière ou d'une autre ?

Certains dirigeants de clubs, au Standard notamment, le pensent. "Si à un moment donné, quelqu'un prenait son bâton de pèlerin, pour forcer un changement, il aurait peut-être gain de cause. Mais cela pourrait faire entrer dans des conflits dangereux. Cela nous révèle une situation qui est, je dirais, peu claire."

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Le professeur s'explique : "On ne met pas les gens qui sanctionnent ou qui jugent dans des conditions propices à prendre des décisions aussi graves." Tous les clubs, par ailleurs, n'ont pas le même capital supporters. Si c'est bien l'Union belge qui édite ou modifie les règlements, c'est aussi la Pro League, donc les clubs, qui sont d'une certaine manière à la manœuvre. Et tout le monde n'a pas les mêmes intérêts.

Quel rôle pour les supporters ?

Les relations entre les clubs et certains groupes de supporters relèvent d'une paix sociale qu'il n'est pas toujours évident à trouver. Une concertation, à l'initiative du ministère de l'intérieur, a eu lieu avec la fédération des groupes de supporters, ultra notamment, dans le cadre de la loi-football. Mais la suite n'est guère évidente, pour ne pas dire au point mort.

"Les supporters sont une partie prenante dans ce dossier, estime M. Dantinne. Il est faux de considérer que les fauteurs de trouble ne sont pas supporters. Ils le sont peut-être plus encore car le club constitue leur identité. Cela n'excuse pas les débordements, et ce n'est pas la seule explication (aux incidents) mais il faut comprendre à quel point cette identification qui est tellement forte, trop forte en réalité, fait que vous pouvez exploser."

guillement

"Il faut casser les chaînes de transmission"

Certains groupes de supporters ne veulent pas être régulés par une autorité extérieure, "mais peut-être est-il possible d'envisager la voie de l'autorégulation, avec une prise de responsabilités au sein des ces groupes en cas de ratages, propose M. Dantinne. Un grand groupe est composé de petits groupes et il faut trouver les relais nécessaires, pour réguler ou casser les chaînes de transmission culturelles dans les groupes qui ont des pratiques déviantes."

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Michaël Dantinne plaide également pour une éducation dans les tribunes : "Il y a quelque chose de profondément culturel à modifier. Les cris de singe, les propos homophobes, le fameux, passez-moi l'expression, "enc… fils de p…" quand un gardien dégage, à quoi sert-il ? Il faut commencer par travailler là-dessus."

Quelles sont les alternatives ?

Si le match à huis clos n'est pas une réponse adaptée au problème posé, quelles peuvent être les pistes à explorer ou à renforcer ? L'interdiction des déplacements de supporters visiteurs est une sanction de plus en plus prononcée. "Mais c'est un aveu de faiblesse incroyable, estime M. Dantinne, car cela revient à dire qu'on n'est pas capable de gérer ou d'essayer de gérer ce phénomène. Car si le problème sera réglé dans le stade, il va se déplacer sur d'autres terrains. Cela revient à dire qu'on ne s'intéresse aux problèmes des violences entre les supporters que quand on les voit."

LIEGE, BELGIUM - MAY 23 : Supporters and fans light on fireworks, bengal fire and pyrotechnic articles and throw projectiles onto the pitch during the Jupiler Pro League Europe Play-Off match between Standard de Liege and Sporting Charleroi on May 23, 2026 in Liege, Belgium, 23/05/2026 ( Photo by Vincent Kalut / Photonews
Un supporter du Standard avait fait irruption sur le terrain pour "voler" le drapeau carolo. ©VKA

Les sanctions individuelles apparaissent comme des sanctions plus justes, avec toutefois certaines limites. "D'abord il faut s'assurer que les interdits de stade ne sont effectivement pas au stade. Ensuite, il ne faut pas écarter la notion de groupe. Ce n'est pas parce que Pierre, Paul ou Jacques sont interdits de stade qu'Arthur, Jean et Antoine ne feront rien. Enfin, il y a le danger potentiel qu'on va avoir d'aller trop loin aussi sur la reconnaissance faciale et des choses comme ça…"

guillement

"Une dynamique de récompense plutôt qu'une dynamique de sanction"

Certains dirigeants plaident pour le huis clos partiel, déjà utilisés, comme cela a été le cas récemment lors du dernier Standard – Antwerp. Il a le mérite de ne pas punir l'ensemble des supporters. Sans évoquer les consommations d'alcool et de drogue, qui ont un effet néfaste sur certains comportements, les matchs en nocturne sont également plus propices aux faits de violence, mais il est peu probable que les détenteurs de droits acceptent des matchs uniquement en journée.

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Michaël Dantinne a proposé, par le passé, un classement du fair-play, qui permettrait d'obtenir un point en plus au classement général. "C'était juste une idée pour illustrer qu'il existe une autre manière de voir les choses. Je suis bien conscient que c'est difficile à mettre en place, mais tout de même : est-ce que parallèlement à une dynamique de sanction, celle-ci ne se trouverait pas renforcée par une dynamique de récompense ?"


L'Angleterre, la fausse croyance d'une réussite

Régulièrement, quand il est question d'incidents dans les stades, et de la méthode pour les éteindre, l'exemple de l'Angleterre est convoqué. Michaël Dantinne le nuance : "C'est une fausse croyance. La Premier League est prise en exemple, mais on oublie de parler du prix des places. La violence, en réalité, se déplace en dehors des stades et il suffit de voir comment les supporters anglais se comportent lors des compétitions internationales pour constater que le problème n'est pas totalement résolu. Une des autres dérives du football anglais, qu'il ne faut pas perdre de vue, est la récupération de certains groupes de supporters par l'extrémisme de droite."

De manière plus générale, avertit le criminologue, les extrêmes sont très présents, y compris dans le football. "Il y a une résurgence très forte des groupes marqués aux extrêmes politiques, qui nous dit quelque chose sur la société."

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