Société. « Il y a une quête de sens et de faire commun » : pourquoi les Repair cafés séduisent autant

C’est entre les canaux d’Amsterdam que le tout premier Repair café est né en 2009. Martine Postma, alors journaliste spécialisée dans les questions de développement durable, imagine un lieu où les habitants pourraient venir boire un café et réparer leurs objets avec l’aide de bénévoles, plutôt que de les jeter et de les remplacer. Sans penser que l’initiative franchirait un jour les frontières néerlandaises.

Après avoir organisé un premier événement ayant attiré plus d’une centaine de curieux, elle reçoit des messages de personnes souhaitant faire de même dans leur commune. Le concept s’exporte grâce à des « kits de démarrage » permettant à d’autres groupes de créer leur propre Repair café sur le même principe. Il y en a aujourd’hui plus de 4 000 dans une myriade de pays, de la Belgique au Royaume-Uni, en passant par l’Australie. Chaque année, plus de 1,6 million d’objets sont apportés aux Repair cafés dans le monde, selon une étude menée en 2025 par des doctorants de l’University for the Creative Arts à Farnham (Royaume-Uni) et publiée en juillet dernier.

« Dans de petits villages comme dans de grandes villes »

Les premiers Repair cafés arrivent en France en 2013. L’Hexagone en compte désormais plus de 800, « dans de petits villages comme dans de grandes villes », détaille Martine Postma. Tous fonctionnent de manière indépendante. Dans les Hauts-de-France, le réseau bénévole dénombre à lui seul plus de 170 antennes. Les ateliers investissent des locaux dédiés, mais aussi des tiers-lieux, ou des salles polyvalentes mises à disposition par les municipalités et les maisons des jeunes et de la culture (MJC).

Le principe reste à chaque fois le même. Des bénévoles mettent leurs compétences et leurs outils au service d’habitants venus avec un objet cassé. Vêtements, ordinateurs, vélos, cafetières… Pour Martine Postma, l’intérêt du dispositif dépasse la seule réparation. « C’est un peu une aventure que d’essayer de trouver une solution à un problème et d’un autre côté, les gens se rassemblent d’une manière nouvelle », explique-t-elle.

58 000 acteurs de la réparation

« L’engouement pour cette initiative s’est considérablement accru en France ces deux dernières années, et le pays figure désormais parmi les plus actifs du réseau, aux côtés des Pays-Bas et de l’Allemagne », souligne-t-elle. Une expansion qui a notamment été accélérée par les lois sur l’économie circulaire, comme la loi Agec (2020), qui a introduit l’indice de réparabilité, progressivement complété depuis 2025 par l’indice de durabilité.

De son côté, l’Agence de la transition écologique (Ademe) recense aujourd’hui plus de 58 000 acteurs de la réparation en France, parmi lesquels des artisans, des ateliers d’autoréparation et des Repair cafés. Selon une enquête de l’organisme, publiée en juin 2025, 69 % des Français ont effectué une réparation ces deux dernières années, seul ou accompagné par un professionnel.

Julie Madon est sociologue de la durée de vie des objets, chercheuse associée au CNRS et à Sciences Po. Photo DR

Le « budget limité » des Français explique en partie leur succès

La sociologue Julie Madon revient sur les raisons de l'essor des Repair cafés, entre contraintes budgétaires, préoccupations écologiques et recherche de lien social.

Comment expliquez-vous le succès des repair cafés ?

« Le succès dépend beaucoup des personnes qui portent le projet, il faut des personnes passionnées par la réparation. Ça émerge très souvent de la société civile. Il y a des cas où des collectivités accompagnent, voire même sont un peu à l’initiative, mais dans ceux que j’ai étudié, ça émergeait de quelques personnes qui portaient le projet. 

Du point de vue du public, ce qui joue beaucoup, c’est qu’aujourd’hui, on a une offre de réparation qui est parfois un peu difficile à identifier. Ça ne veut pas dire qu’elle n’existe pas, mais ça veut dire que les personnes peuvent être soit un peu perdues, soit se dire que la réparation coûte trop cher par rapport au prix de leur objet. Ces personnes vont se tourner vers les Repair cafés en se disant que c’est la seule option à leur disposition, en plus en dehors du monde marchand, donc qui ne coûte rien, à part un après-midi passé à bricoler. »

Qu’est-ce qu’il s’est passé ces dernières années pour que la réparation d’objets et le troc progressent à ce point par rapport à l’achat systématique de neuf ?

« Quand on regarde les travaux d’histoire de la consommation, on voit que le fait de faire durer ces objets, de réparer, de moins acheter de neuf, est lié à des sociétés de pénurie. Soit des sociétés qui sont avant l’avènement de la société de consommation en Europe, dans les sociétés occidentales, soit des sociétés qui sont en crise économique, en crise écologique, ce qui est le cas en France aujourd’hui. Il y a un regain d’intérêt pour la réparation, la récupération et autres, du fait à la fois d’un budget limité chez les ménages, et de la crise environnementale actuelle. Ce sont les deux motivations qui ressortent le plus. »

« Une quête de sens et de faire commun, faire ensemble. »

Qu’est-ce que cela dit de nos sociétés occidentales ?

« On est vraiment dans une situation de crise, mais on dit souvent que la crise, ce n’est pas forcément que négatif, c’est une situation de questionnement, parfois un peu existentiel. C’est une situation où les personnes questionnent beaucoup leur mode de vie. Pourquoi les Repair cafés émergent ? C’est aussi parce qu’il y a une quête de sens générale. Des gens viennent réparer des objets qu’ils ont depuis des années et des années, auxquels ils sont très attachés. Il y a derrière tout ça, une quête de sens et de faire commun, faire ensemble. »

Justement, y a-t-il dans notre société de plus en plus individualiste une volonté de se retrouver à certains moments ?

« Dans les entretiens que j’ai fait passer, une partie des personnes disaient qu’elles venaient pour aussi voir les activités dans leur quartier puisque, souvent, les Repair cafés sont assez localisés. Il y a les personnes du village ou du quartier qui viennent, donc c’est passer du temps avec les autres. Il faut aussi avoir cette motivation-là, parce qu’on sait que les réparations peuvent parfois prendre beaucoup de temps. Ça fonctionne d’autant mieux quand on se dit presque qu’on vient faire une activité extrascolaire. Parfois, c’est même en famille, parce que certains amènent leurs enfants, il y a de la transmission. Cette motivation est présente aussi du côté des bénévoles qui se retrouvent encore plus régulièrement, puisque souvent, ils viennent à toutes les sessions. Donc, il y a un collectif qui se crée autour de ça. La convivialité fait même partie du nom. Souvent, il y a un coin avec une petite buvette où on peut se prendre un gâteau, un petit truc à boire ou à manger. »

« Ça brasse des personnes qui n’ont rien à voir »

Avez-vous identifié une typologie des personnes qui fréquentent les Repair cafés ?

« C’est très varié. Il y a quand même pas mal de femmes, des femmes célibataires, dans le sens où les compétences de bricolage, la réparation électronique, pour l’électroménager, sont souvent l’apanage des hommes par socialisation, éducation etc. Des femmes viennent au Repair café chercher des compétences qu’elles n’auraient pas forcément chez elles. Après, entre les jeunes et les vieux, il y a vraiment de tout. C’est ce qui est super intéressant avec les Repair cafés, il y a une diversité de population qui s’y rend. Ça brasse des personnes qui n’ont rien à voir en termes de milieu sociaux aussi. »

Qu’est-ce qui, selon vous, ferait que les Repair cafés ne marcheraient plus autant dans le futur ?

« Il n’y a pas tant que ça de conditions économiques à la tenue d’un Repair café. Il ne faut rien, une boîte à outils et deux, trois compétences… À partir du moment où on a un local, une salle, on n’a pas besoin de budget, et on ne dépend pas de grandes subventions. Donc, le problème n’est pas là, même si forcément, ça gagne à être soutenu.

Selon moi, il y a une condition pour la survie de ce système : ce sont les bonnes volontés, le fait qu’il y ait des bénévoles qui prennent le temps de réparer. Si à un moment, la communauté s’épuise ou s’il y a une ou deux personnes qui portent vraiment à bout de bras l’organisation et lâchent le projet, c’est là où ça peut devenir plus compliqué. »

Si une offre mercantile se développait, serait-elle une menace pour les Repair cafés ?

« Ce n’est pas un problème à leurs yeux. Je me souviens d’un organisateur qui m’avait dit très clairement que si les personnes ne venaient plus le voir et qu’elles allaient faire réparer leurs objets ailleurs, par des acteurs du monde marchand, il aurait tout gagné. Son but, c’est qu’on fasse plus réparer à l’échelle globale. Que ça passe par chez lui, bénévolement, ou que ça passe par le cordonnier du coin, le réparateur d’électroménager, c’est gagnant. D’ailleurs, les organisateurs renvoient les personnes vers des structures professionnelles quand ils ne savent pas réparer. Ils font pas mal la promotion des petits réparateurs, ce n’est pas du tout une concurrence. Ce qui est sûr, par contre, c’est que les Repair cafés sont nés d’un manque d’offre. C'était pour compenser un vide. »

Propos recueillis par Antoine Ajavon