Seuls, mais ensemble: les agences de voyage pour "solo" ont la cote

C'est une des principales tendances voyage des dernières années: le voyage solo. Au point qu'un véritable marché est né, celui des agences spécialisées dans la constitution de groupes de voyageurs qui ne se connaissent pas. Prêts à tout partager avec 10 inconnus, pendant une semaine, à quelques milliers de kilomètres de chez soi? Reportage.

"À un certain âge, ça devient compliqué d’avoir le même calendrier que ses amis", dit Grégoire, 35 ans, ingénieur en région parisienne, résumant ainsi la motivation principale des 10 voyageurs embarqués sur le tour "Islande 360" de WeRoad mi-juillet.

Des personnes seules, sans être néanmoins forcément isolées, qui cherchent à bouger, faire des rencontres, au gré de leurs envies et leur emploi du temps, il y en a de plus en plus dans une société où les personnes célibataires, ou, comme définis par l’INSEE, "ménages d’une seule personne" atteignent 38% de la population.

Le mouvement va également de pair avec la quête de soi, la recherche d’indépendance et de liberté, très à la mode depuis quelques années. Ce qui explique la montée en puissance des voyages solo. En ligne, les réservations utilisant le filtre "voyageur seul", ont bondi de 83% en un an selon une étude du comparateur Skyscanner.

Réunir des personnes seules

Mais voyager complètement seul demande quelques qualités qui ne sont pas données à tout le monde: pouvoir se débrouiller parfois dans une langue qu’on ne maîtrise pas, savoir planifier son itinéraire, accepter la solitude…

Ce constat a donné lieu à la naissance d’un nouveau business: celui des agences de voyage spécialisées dans l’organisation de circuits qui réunissent des personnes seules. Ces dernières années, plusieurs sont apparues sur le marché du tourisme, et certains acteurs déjà bien implantés dans le monde du tour-opérateur proposent également des voyages pour "solos".

Celles qui se concentrent sur cette cible ont chacune leur spécificité: les Covoyageurs, pionnière, Copines de Voyage, spécialisée dans les voyages entre femmes, WeAdventures, pour les treks d’aventures, ou WeRoad, dont l’offre est la plus vaste avec des séjours organisés dans 128 pays différents, selon les goûts et envies de chacun ("beach life" pour la détente et la fête, d’autres plus sportifs ou plus culturels…).

Le secteur est en plein boom: il a généré 48,9 millions de dollars en 2024 rien qu’en France, et pourrait atteindre 114 millions d’ici 2030, soit un taux de croissance annuelle de 15,2% selon le site spécialisé Tourisme digital. WeRoad, entreprise à l’origine italienne et qui a ouvert sa filiale française en 2022, revendique 30% de croissance annuelle et 300.000 clients à travers l’Europe.

Des célibataires entre 30 et 40 ans, mais pas que

Selon une enquête du comparateur Kayak, 74% des Français déclarent avoir déjà voyagé seuls. Le profil type des clients des agences spécialisées? Majoritairement des femmes, que l’aspect sécurisant du groupe rassure.

"Des célibataires, de catégories socio-professionnelles supérieures, entre 30 et 40 ans. Mais pas que," explique Sophie, coordinatrice de voyages WeRoad (c’est ainsi que sont nommés les encadrants) depuis deux ans et demi.

"Le public s’est élargi au fil du temps: avant c’était très Parisien, mais plus maintenant. On a aussi plus d’hétérogénéité dans les professions, notamment sur des destinations proches donc plus accessibles, il y en a pour tous les budgets. Et puis il peut y avoir des personnes en couple dont le conjoint n’est pas disponible, ou n’a pas les mêmes envies."

C’est le cas de Priscilla: "Je suis maman de trois enfants et j’avais envie de prendre du temps pour moi. Les voyages, c’est moins le truc de mon conjoint," raconte cette diététicienne de 45 ans.

Après une recherche sur ChatGPT et une comparaison des prix, elle découvre WeRoad et prend son billet direction l’Islande. "J’étais super excitée de faire ce projet un peu ‘foufou’".

Tout partager

Un grain de folie, il en faut peut-être pour accepter de partager la vie de parfaits inconnus pendant une semaine. Mais à tout partager, chambre, nourriture, voiture… il suffit de quelques heures pour briser la glace et que ces étrangers n’en soient plus. L’aspect social et les rencontres sont ce qui marque d’ailleurs les voyageurs interrogés, peut-être plus encore que la destination elle-même et les paysages découverts.

"Je voulais vraiment faire de nouvelles rencontres et j’ai beaucoup aimé les moments de partage le soir, confie Olivier, 37 ans, responsable d’entreprise. Il y avait tous les caractères et comportements humains qu’on peut retrouver dans la société."

Des farceurs, des bavards, des plus discrets, des timides aussi. Car même si la qualité numéro 1 du voyageur est la sociabilité, ce type de voyage aide aussi les plus réservés à s’ouvrir aux autres. Julie, 26 ans, se définit par exemple comme "très sociable, mais introvertie."

"Être en groupe, ça aide à se sentir à l’aise."

"Le respect, la bonne ambiance du groupe", c’est également ce qui a plu à Elie, 22 ans, atteint d’un trouble du spectre de l’autisme, qui avait envie de "partager son histoire et faire un voyage en autonomie".

Évidemment, les voyages en groupe requièrent un peu de flexibilité. Il faut "pouvoir vivre en communauté, c’est pas toujours facile quand tu vis de manière aussi rapprochée avec des gens que tu ne connais pas," note Emilie, 38 ans.

Faire des économies

Mais le partage permet aussi d’intéressantes économies, surtout dans les destinations onéreuses. Éviter le restaurant en partageant le repas préparé dans la cuisine d’une auberge de jeunesse, diviser les coûts d’une location de voiture en occupant les quatre places à bord, passer la nuit en dortoir plutôt qu’en chambre privée… Tout cela permet de faire baisser le coût du voyage.

Niveau budget, comptez entre 1000 et 2000 euros (hors billet d’avion) selon la destination et la durée, comprenant l’itinéraire, l’accompagnement d’un coordinateur de groupe, les hébergements et les transports sur place. Auxquels il faut ajouter un supplément de 150 à 300 euros, appelé "pot commun", servant à financer les activités.

La coordinatrice Sophie rappelle toutefois que les nuits en dortoir ne sont pas systématiques, privilégiées uniquement dans les cas "où on n’a pas le choix". "Il est tout à fait possible de demander une chambre privée si on préfère". Moyennant bien sûr des frais supplémentaires.

Quoi qu’il en soit, à la fin, on retient plus les liens tissés que les désagréments intrinsèques à une nuit en dortoir (paire de boule quies et masque de nuit tout de même hautement recommandés).

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On repart avec des souvenirs et quelques projets de futurs voyages communs. "Il est très fréquent que des voyageurs repartent ensemble," confirme Sophie. Pouls pris auprès des dix compagnons de voyage, c’est effectivement le cas. Tous pensent se réinscrire pour un ou plusieurs voyages en groupe à l’avenir. Car voyager solo, c’est bien, mais ensemble, c’est mieux. "Le bonheur n’est réel que s’il est partagé", glisse Grégoire, citant le film Into The Wild.

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