Revanche de Rensenbrink, trophée de 15 cm, Supercoupe de 72 kg: il y a 50 ans, Anderlecht devenait le Roi d'Europe en battant le grand Bayern Munich
L'Anderlecht actuel est fier de figurer parmi les 72 meilleures équipes d'Europe (36 participants en Champions League, 36 en Europa League), mais il y a tout juste 50 ans, le club était le numéro un absolu du Vieux Continent. Ce 30 août 1976, le Sporting écrasait le grand Bayern Munich sur le score de 4-1 et remportait ainsi la Supercoupe d'Europe. Reconstruction.
"Je te jette le ballon et tu me le remets de la tête, d'accord ?" La scène se déroule sur le terrain B du Parc Astrid, une heure avant le match retour contre le Bayern. Les acteurs concernés sont le nouvel entraîneur d'Anderlecht, Raymond Goethals, et Gille Van Binst. Cinq jours plus tôt, lors d'un match de Coupe de Belgique contre l'AC Olen, club de P1 (victoire de justesse, 2-1, avec l'équipe type qui devait jouer contre le Bayern), il s'était tordu le genou à cause de crampons trop longs.

Goethals fait son "de Funès" avec Van Binst
Quand Van Binst renvoie le ballon de la tête sans problème, Goethals répond, avec une mimique à la Louis de Funès : "C'est bon, tu es apte à jouer." Gille n'y croit pas une seconde. "Je ne peux même pas pivoter, coach." Et quand il essaie de le faire, il passe à travers son genou. Quelques semaines plus tard, il devra même être opéré.
Goethals était de mauvaise humeur pendant la mise au vert au Château du Lac à Genval. Il devait déjà se passer de Jean Thissen, et ses autres défenseurs Vandendaele (cheville) et Dockx (épaule luxée) sont incertains. Goethals les convainc de jouer sous infiltration, car il a besoin d'eux pour exécuter son plan tactique.
"Pour les grands matchs, il pouvait sortir une surprise tactique de son chapeau", nous confie le défenseur central de l'époque Hugo Broos (74 ans) qui sort d'une Coupe du monde réussie avec l'Afrique du Sud. Contre le Bayern, il veut utiliser le piège du hors-jeu. Chaque fois que le libéro Franz Beckenbauer s'apprêtera à délivrer l'une de ses redoutables passes tranchantes, toute la ligne défensive devra faire quelques pas en avant pour mettre les attaquants allemands en position illicite. Broos : "À l'entraînement, on ne faisait que ça. Jusqu'à ce qu'on le maîtrise parfaitement."
Broos : "On n'osait pas se moquer de Goethals"
Broos se souvient d'un autre moment lors de la théorie : "Il prononçait mal presque tous les noms allemands, mais surtout celui du défenseur Schwarzenbeck, qu'il appelait "Schakelenburg". Par respect pour Goethals, personne n'osait rire." Schwarzenbeck n'était pas n'importe qui. Lors de la finale de la Coupe du monde 1974 (2-1 pour l'Allemagne de l'Ouest contre les Pays-Bas), il avait mis Robbie Rensenbrink dans sa poche.
Au match aller à Munich, Anderlecht s'était incliné 2-1. Le Bayern venait de remporter trois fois d'affilée la Coupe des Clubs Champions, l'actuelle Champions League. Arie Haan avait inscrit le seul but anderlechtois (0-1), tandis que "le bombardier" Gerd Müller s'était offert un doublé. "J'avais marqué d'une talonnade face au légendaire gardien Sepp Maier, nous raconte Haan (77 ans). J'étais sa bête noire. Tout au long de ma carrière, j'ai marqué six fois contre lui." Ressel, d'ajouter : "Ce match aller, on méritait déjà de le gagner."
"Allons les Mauves" du début à la fin
Anderlecht n'a probablement jamais été aussi fort qu'en 1976. En mai, le club avait remporté la Coupe des Coupes contre West Ham (4-2) et, durant la préparation, il avait écrasé tout le monde sur son passage. Il avait gagné le tournoi d'Amsterdam (2-1 contre Leeds, 1-3 contre l'organisateur, l'Ajax) et la Coupe Mohammed V à Rabat (4-1 contre le Sporting Lisbonne et 2-1 contre Nice).
Ce 30 août, 35 000 supporters s'étaient déplacés au stade Émile Versé. Sur les images de l'époque, tout le stade – et pas seulement le kop – scande sans arrêt le fameux "Allons les Mauves…"
Et ces Mauves prennent un départ fulgurant. Un centre depuis la ligne médiane de Vandendaele (décédé le mois passé) est magnifiquement prolongé de la tête par Rensenbrink. Via le poteau, le ballon rentre au fond des filets des anciens buts cultes, vu qu'ils avaient une barre arrondie à l'arrière (1-0). Celui qui pensait que le meilleur footballeur de l'histoire d'Anderlecht (avec Van Himst) n'avait qu'un pied gauche en or n'a qu'à admirer sa détente sur YouTube.
Haan : "Allez revoir la passe de Robbie"
Après 25 minutes, le jeune Vercauteren (19 ans) récupère le ballon. Le voir le donner sagement à Rensenbrink a quelque chose de drôle. Quelques secondes plus tard, ce dernier met tellement d'effet dans son centre de l'extérieur du pied gauche que Sepp Maier relâche le ballon. Le jeune Swat Van der Elst (21 ans) inscrit le but le plus facile de sa carrière (2-0).


En seconde période, le show de Rensenbrink continue quand il isole Haan face au gardien Maier (3-0). "Je vous conseille de revoir les images : la passe de Robbie était fantastique. Un bijou", souffle le buteur.
Défensivement, le plan de Goethals fonctionne à la perfection : à chaque fois, les Allemands tombent dans son piège du hors-jeu. Mais les Bavarois ne lâchent pas. Et il suffit d'une fois. Broos et Vanden Daele ne sont pas assez attentifs et Müller en profite pour réduire le score. Le plongeon du gardien Ruiter est spectaculaire, mais les gardiens d'aujourd'hui ne sortent plus de cette façon. Broos : "Nous n'étions pas bien positionnés sur cette phase. Goethals était furieux."
Rensenbrink a fait "tourner Schwarzenbeck en bourrique"
Rensenbrink estime que le moment était venu pour donner le coup de grâce aux Allemands. Sur un long ballon de Haan, il se montre plus rapide que son éternel rival Schwarzenbeck, qu'il écarte d'un coup d'épaule (4-1). Robbie dans sa biographie : "Ce n'était pas difficile d'éliminer ce Schwarzenbeck. J'ai pris ma revanche sur lui. J'ose dire que je l'ai complètement fait tourner en bourrique."

Haan, aujourd'hui : "Rob a été magistral ce soir-là. Lors de la finale de la Coupe du monde 1974, il était un peu blessé, et c'est pourquoi il n'avait pas réussi à passer Schwarzenbeck. S'il avait été en pleine forme, les Pays-Bas auraient été champions du monde."
Anderlecht explose le Bayern. Le trophée est un mastodonte de 72 kg. Broos : "Je me souviens surtout que cette coupe était immense." Haan : "Je l'ai soulevée quelques fois au-dessus de ma tête, mais pour cela, j'ai eu besoin de l'aide de mes coéquipiers."
Le fier Bayern doit quant à lui se contenter d'un tout petit trophée de… 15 cm de haut. Il se trouve toujours dans l'armoire à trophées du plus grand club allemand.
Le fils Rensenbrink, né à Bruges mais ex-joueur d'Anderlecht, a reçu la DH dans son animalerie : "Papa est rentré avec le chat de Ludo Coeck""Le meilleur match de l'histoire d'Anderlecht"
Surnommé Napoléon, l'entraîneur des Allemands, Dettmar Cramer, se montre grand dans la défaite : "Anderlecht ne nous a pas seulement battus, ils nous ont donné une leçon de football. Leur discipline tactique et la vitesse de Rensenbrink étaient d'un niveau auquel nous n'avions aucune réponse. C'est une leçon d'humilité méritée pour le FC Bayern."
Goethals, quant à lui, fait court dans son analyse d'après-match : "C'était le meilleur match européen d'Anderlecht de tous les temps." Nos interlocuteurs Haan, Broos et Ressel partagent son avis : "Nous avons joué beaucoup de grands matchs, mais surclasser le Bayern de la sorte : c'était du jamais-vu."
De retour de Munich, Jean-Marie Pfaff félicite l'Union… et glisse un nouveau tacle à Anderlecht en passantLe lendemain, les journaux belges se montrent lyriques. "Anderlecht roi d'Europe", titre l'un, constatant que le grand Bayern avait été humilié par un football de combinaison supérieur. "Le chef-d'œuvre de Raymond-la-Science", titrait un autre quotidien, ou encore : "Rensenbrink a fait loucher Beckenbauer."
La Dernière Heure titre : "Le Bayern knock-out au Parc Astrid". Nos anciens collègues parlaient d'une "tempête bruxelloise historique". "Le grand Bayern a été complètement submergé !"
La presse allemande, elle, trouve une excuse à ce naufrage : "Les joueurs du Bayern sont épuisés par les 19 matchs, dont 14 amicaux, qu'ils ont dû disputer en 38 jours." Les recettes de ces matchs étaient nécessaires pour couvrir le budget à une époque sans revenus de merchandising et avec de faibles droits de télévision. Les temps ont changé…
"Le mauve et le blanc sont dans mon sang" : Vincent Kompany commente la saison d'AnderlechtRessel : "On a envoyé Robbie négocier la prime de 2 500 euros"
Anderlecht, quant à lui, avait fait une recette de (l'équivalent de) 250 000 euros. Et les joueurs avaient empoché une prime de 2 500 euros, alors qu'ils avaient touché 5 000 euros pour la victoire en Coupe d'Europe en mai.
Peter Ressel (80 ans) en rit : "Aujourd'hui, ce sont des cacahuètes, mais à l'époque, c'était une belle somme. Avant le match retour contre le Bayern, on s'y était pris intelligemment. On avait envoyé Robbie Rensenbrink chez Vanden Stock comme unique négociateur. On savait que Rob, en tant que chouchou du président, pouvait obtenir un excellent montant. On savait aussi qu'il toucherait une enveloppe supplémentaire de la part du président, mais ça nous arrangeait. Comme ça, on était sûrs qu'il sortirait un match d'anthologie (rires). Et Dieu sait s'il l'a fait contre le Bayern…"
Aujourd'hui, la Supercoupe trône toujours dans l'ancien bureau de Constant Vanden Stock… L'Ajax l'a même déjà empruntée pour une séance photo avec l'ensemble de ses trophées européens, étant donné qu'ils ne possédaient eux-mêmes qu'une réplique de la même coupe qu'ils avaient gagnée en 1973.
- RSC Anderlecht: Ruiter; Van Binst, Broos, Vandendaele, Dockx (82e De Groote), Haan, Coeck, Vercauteren, Ressel, Van der Elst, Rensenbrink. Entraîneur : Raymond Goethals.
- Bayern Munich: Maier; Andersson, Schwarzenbeck, Beckenbauer, Horsmann, Kapellmann, Dürnberger, Torstensson, Rummenigge, Müller, Hoeness (83e Künkel). Entraîneur : Dettmar Cramer.
- Buts: 20e Rensenbrink (1-0), 25e Van der Elst (2-0), 59e Haan (3-0), 63e Müller (3-1), 82e Rensenbrink (4-1).
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