Retraitée depuis février 2024, l'ancienne judokate Charline Van Snick lâche ses vérités : "J'ai 36 ans et je suis invalide à 66 %"
Une terrasse à Paris. On ne précise pas le quartier à la demande de Charline Van Snick. Retraitée des tatamis depuis deux ans et demi, la médaillée olympique (bronze en -48kg aux JO de Londres 2012) se veut discrète, malgré des mèches roses qui débordent d'un bandana. À 36 ans, la Liégeoise reconstruit sa vie, brique par brique.
Installée à mi-temps dans la capitale française depuis treize ans, elle y vit pour de bon aujourd'hui. Elle parle avec un léger accent parisien mais en disant encore septante et nonante. "Et je préfère toujours un oufti liégeois à un putain parisien, ce qui est une insulte sexiste." Le sourire est là mais la double championne d'Europe souffre, physiquement et psychologiquement.
Charline Van Snick a décidé de mettre un terme à sa carrière de judoka !Sa carrière sportive, souvent brillante côté pile, s'est construite dans la douleur jusqu'au bout, côté face. Les mois qui ont suivi sa retraite ont aussi été compliqués, avec une reconversion avortée à l'Adeps juste après son entrée en politique, en tant que conseillère communale Écolo à Blegny. Entrée finalement de courte durée. Aujourd'hui, elle livre ses vérités.
Est-ce que le judo a encore une place dans votre vie ?
Pendant presque deux ans, je n'ai pas touché un kimono. Une fin de carrière n'est déjà pas simple à digérer. Mais moi, je souffrais en plus d'un stress post-traumatique depuis les JO de Tokyo (2021) et des promesses non-tenues par l'Adeps. Ce projet m'aidait à me projeter dans une nouvelle vie mais tout a capoté. Ça m'a dégoûté de ce milieu et j'ai tout arrêté. Là, j'ai retrouvé le goût au judo et je donne des cours dans deux écoles à Paris depuis l'an dernier. Je ne voulais plus faire du très haut niveau, même si j'ai les diplômes requis. Je travaille notamment au Makoto, le premier club LGBTQIA + d'Europe. Le judo n'échappe pas aux insultes homophobes, à tous les niveaux. Moi aussi, j'ai subi des violences tout au long de ma carrière.
Quel genre de violences ?
Le judo est un sport physique mais ce n'est pour ça que je dois accepter qu'un entraîneur qui fait deux fois mon poids m'étrangle et outrepasse les frontières du combat. Il me poussait jusqu'à la rupture, avec des ligaments cassés, en disant que le médecin n'y connaissait rien et que je devais remonter sur le tatami. Aujourd'hui, j'ai toujours des lésions à la cheville. Mon corps est en rade. J'ai une hernie discale. Ce n'est pas que physique. Il y a souvent des nuits sans sommeil. Je sais que ça n'ira jamais mieux et je n'ai que 36 ans. Quand j'étais en Belgique, j'ai été déclarée à 66 % d'invalidité. Ce n'est pas encore le cas en France parce que je dois encore lancer la longue procédure. Mais l'invalidité est toujours là. Je viens en plus d'apprendre que j'avais une malformation de l'utérus qui me cause de grosses douleurs.
guillementDes entraîneurs ont des relations sexuelles avec des mineures et sont toujours en poste.
En 2021, vous avez lancé le mouvement "Balance ton sport", pour dénoncer ces violences dans le sport. Cela existe toujours ?
Bien sûr, je reçois tout le temps des témoignages. Les mentalités évoluent mais les choses bougent tellement lentement. En France et en Belgique, 1 % des violeurs sont inquiétés par la justice. On se sent impuissant parce que beaucoup de gens se protègent. Tant qu'il n'y aura pas un énorme nettoyage, rien ne bougera. Ce ne sont pas que des vieux dossiers. J'ai vu des choses après les JO de Tokyo, des trucs qui ne doivent jamais arriver à notre époque. Des agressions sexuelles qui passent sans aucune conséquence. Je trouve ça affolant.
Vous avez vous-même donné des noms sur votre compte Instagram. Rien n'a bougé derrière ?
Rien, même avec des noms et des faits précis. Ce n'est jamais assez. On nous répond qu'on ne peut pas se substituer à la justice mais je ne suis pas d'accord. Vous travaillez à la DH. Il y a un règlement d'ordre intérieur non ?
Oui.
Voilà, comme dans toutes les sociétés. Si vous insultez l'un de vos collègues, vous serez aussi sanctionné sur base de ce règlement d'ordre intérieur, sans même savoir si le collègue va porter plainte. Mais dans les fédérations sportives, on ferme les yeux. Il y a des secrets de polichinelle. Des secrets graves. Des entraîneurs ont des relations sexuelles avec des mineures et sont toujours en poste. On a beau donner toutes les informations pour dénoncer ces faits-là, ça ne change rien.

Vous avez aussi subi des violences en tant que mineure ?
Oui. J'ai parlé de harcèlement moral très jeune, j'avais 22 ans et ça existait depuis des années, aussi quand j'étais mineure. Je disais "moral" à l'époque parce que je n'avais pas compris que je subissais aussi des violences physiques. J'étais une jeune fille très naïve. Je souffre de neuroatypie. Je n'arrive pas à voir la manipulation comme les autres personnes. Je suis une proie facile en somme. C'est pour ça que je ne peux plus faire de politique.
Le monde politique avait pourtant donné l'impression de s'y intéresser au départ.
On était content de faire des photos à côté de moi quand je gagnais mais il n'y a rien eu derrière. J'ai informé tous les ministres des Sports en poste pendant ma carrière. Je les alertais sur les choses graves qui se passaient mais ils n'ont rien fait. J'ai fini par être qualifiée de "traîtresse" par le ministre des Sports de l'époque (NdlR : Pierre-Yves Jeholet)…
guillementSur mon contrat ADEPS 2016, on a écrit que je devais être médaillée olympique.
Votre procès contre l'Adeps et la fédération de judo doit se tenir en 2027. Pourquoi avez-vous attaqué pour discrimination ?
Après les JO de Tokyo, on m'a donc diagnostiqué un stress post-traumatique complexe. Je voulais revenir avec certains aménagements médicaux dans mon contrat Adeps mais on m'a donné des objectifs sportifs encore plus élevés que quand j'étais en bonne santé ! Je veux aussi faire valoir le droit du travail. À l'Adeps, j'ai été employée en CDD d'un an pendant douze années de suite. Pour moi, ce n'est pas correct et ça va à l'encontre de la loi. À l'Adeps, ils disent que si, vu qu'ils ont fait décret pour se protéger. Je veux dénoncer de façon générale cette situation précaire pour tous ces sportifs sous contrat. Je ne le fais pas pour moi puisque j'ai arrêté et je n'en récolterai pas les éventuels bénéfices. On ne se rend pas compte à quel point on est soumis à des pressions quand on est sportif sous contrat.
Van Snick: "L'or ? J'en ai le potentiel"Quelles pressions ?
Sur mon contrat Adeps, il a un jour été écrit que je devais être médaillée olympique. Si tu n'atteins pas tes objectifs, on te passe en orange. Puis en rouge l'année d'après si ça ne va pas mieux (NdlR : et donc perte du contrat). C'était en 2016. Vu que j'ai été championne d'Europe mais sans avoir de médaille aux Jeux, c'est passé. Mais qui a une carrière linéaire comme l'Adeps peut l'imaginer ? Un athlète n'est pas une société cotée en Bourse. Ceux qui fixent les objectifs savent-ils ce que c'est d'être un athlète de haut niveau ? Je suis resté dans le top-10 mondial pendant plus de dix ans. Je suis la judokate, hommes et femmes confondus, la plus médaillée de la fédération Wallonie-Bruxelles. Je fais septième aux Jeux de Tokyo. Derrière, je tombe malade et on me met des objectifs encore plus élevés dans le contrat… Évidemment que je n'allais pas les atteindre. On m'a ciblé. Je suis déjà arrivé à des stages de la fédération sans programme personnalisé alors que d'autres en avaient un.
Vous comprenez que des gens puissent se dire qu'il y a toujours des problèmes avec vous ?
Oui mais c'est pour ça que je suis contente de parler aujourd'hui. Prenons l'affaire de la cocaïne (NdlR : contrôlée positive lors des Mondiaux 2013, elle ira jusqu'au Tribunal Arbitral du Sport pour démontrer son innocence). Du procès au TAS, il ressort noir sur blanc que j'ai été victime d'un acte de malveillance par mon entourage. Que c'est la plus haute probabilité pour être précise. Le tribunal écrit même dans son verdict qu'il a de grosses interrogations sur le fonctionnement de la fédération de judo. Et derrière ? Il n'y a même pas eu d'enquête interne pour essayer de savoir ce qu'il s'est passé. On a fermé les yeux. Je n'aurai jamais la vérité. Cette histoire me poursuit encore. Quand je suis entrée en politique, on disait que j'étais une droguée.
guillementJ'ai peur de vous dire où se trouve ma médaille de bronze aujourd'hui.
De quoi vivez-vous aujourd'hui ?
En plus des deux clubs de judo où je donne des cours, je suis conférencière, en Belgique et en France. J'y parle beaucoup des violences sexistes et sexuelles. Ça concerne tout le monde de l'entreprise. Heureusement, des patrons se rendent compte qu'il faut agir parce que le problème ne va pas disparaître tout seul. C'est un progrès. Les entreprises ont une responsabilité sociétale. Qui peut se dire qu'il n'y a aucun problème de discrimination ou de sexisme aujourd'hui ? À la fin de chaque conférence, je reçois des témoignages glaçants. Je parle aussi de leadership pendant mes conférences. On n'est pas obligé de crier 'no pain no gain' pour progresser. On peut avoir des résultats sans surconsommation de son corps.
Où se trouve votre médaille de bronze ?
J'ai peur de vous le dire parce que certains athlètes ont été cambriolés derrière. Mais je sais où elle est. Elle est le symbole de mauvaises choses mais je ne crache pas sur toute ma carrière. J'ai eu des moments très intenses, j'ai voyagé à travers le monde et j'ai rencontré des gens de culture différente. Grâce à cette médaille, je viens aussi de recevoir une chouette invitation pour les championnats de Belgique (le 31 octobre à Lommel). L'organisateur va célébrer tous les médaillés belges du judo. Je ne suis jamais invitée à rien et ça me fait plaisir. Je vais croiser des gens que je n'ai pas envie de voir mais je vais y aller. Ce sera super pour les jeunes. La transmission est essentielle pour moi.
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