Rentrée chahutée dans les écoles belges entre tronc commun, horaires allongés et grogne des professeurs
Des banderoles flottent sur des ponts d’autoroutes – et au cœur de certains établissements – pour rappeler que la colère n’a pas pris de vacances. Des profs ont repris leurs craies pour tracer de grands “non” très clairs aux réformes des ministres Glatigny (Enseignement, MR) et Degryse (ministre-présidente et Budget, Les engagés).
Certains pensent à orner des crottes de chiens des têtes des politiques. Jusqu’au 18 septembre, les actions de rentrée “martiennes” (du collectif d’enseignants rebelles de Mars Attack) se multiplieront, promettant d’être originales.
Les grèves en sourdine
Une manifestation en front commun se déroulera le 10 septembre dans les rues de Liège et une autre de plus grande ampleur est en réflexion pour la semaine du 21 septembre. Les grèves ont par contre été mises en sourdine jusqu’à nouvel ordre et pour le bon accueil des élèves auquel directions comme professeurs tiennent très fort. Mais les actions de sensibilisation perdurent.
Valérie Glatigny défend ses réformes face à la fronde des profs : "Je ne suis pas une dangereuse sadique"La rentrée scolaire est loin d’être sereine face à des profs dépités et des directeurs surchargés. Le “Pacte d’Excellence” (qui avait fait consensus) est complexifié par des décisions récentes et discordantes : décrets tardifs compliquant l’organisation de la rentrée, discussions alambiquées sur le statut des enseignants, obligation de prester 10 % d’heures supplémentaires (soit deux périodes de cours en plus par semaine) pour les professeurs du secondaire supérieur, retrait d’heures d’encadrement dans l’enseignement de qualification… Ces couches supplémentaires créent de la pagaille et un manque d’informations cruciales pour la gestion des écoles.
Brutalisation et attaques sur tous les fronts de l'école : un expert en système éducatifs dénonce la politique de la ministre Glatigny“On entre en résistance”
Ce directeur d’école n’a jamais connu une rentrée aussi difficile. Il a pu prendre deux semaines de congé, et encore avec son ordinateur sous le bras. La fabrication des horaires a été un casse-tête dingue. “Je vois les dégâts qui se profilent sur la qualité de l’enseignement et la disponibilité des profs. J’ai été obligé, par exemple, de couper un cours de langue entre deux profs. Je perds de jeunes et excellents profs. Sur le moral général, ça pèse. En primaire, le gel des subsides pour le matériel et les repas scolaires est catastrophique”, explique Arnaud Gavroy qui voudrait se calquer sur le modèle du Québecq où les directeurs font 50 % de pédagogique et pas… 5 %. “Avec la maltraitance du gouvernement et le pipeau de la ministre, on devrait tout arrêter. Mais faire grève c’est faire économiser de l’argent à la Communauté. On n’est pas comme les aiguilleurs du ciel. C’est infernal. On n’a pas d’alternative. On entre en résistance.”
Écoles: l'inégalité commence entre les classesUn cycle de grande instabilité
“La rentrée est chaotique parce que les décrets arrivent avec des effets qui n’ont pas été mesurés, déplore Guillaume, professeur d’histoire et de géo dans le supérieur. Les nouveaux programmes sont arrivés très tard, juste avant l’été, et les formations ont été très faibles.”
Il y a beaucoup de questions avec les nouveaux cours. “Ce qu’on vit avec ces décrets menés par des politiques sans grande vision, c’est un cycle de grande instabilité qui va durer plusieurs années. La ministre a rajouté des couches sur le tronc commun qui est déjà une grande révolution. Elle a tout balancé d’un coup, et maintenant, c’est débrouillez-vous. Elle justifie tout de manière simpliste alors que la réalité est beaucoup plus complexe.”
Un système vicieux
Instaurées pour des raisons économiques, ces deux périodes supplémentaires que les professeurs du secondaire supérieur doivent prester sans salaire additionnel ont créé beaucoup de tensions et entrainé une mauvaise ambiance. “Moi, j’ai pris deux heures à quelqu’un qui se retrouve dans la dèche et qui va elle-même aller chercher chez un prof moins ancien. Ce n’est pas travailler deux heures en plus le problème. C’est cet effet boule de neige qui crée des malaises et des tensions. C’est un système vicieux. Ils (le gouvernement) disent qu’ils maintiennent les temporaires jusqu’en décembre. Et après ?”, témoigne Diane, professeure de sciences sociales.
Génération tronc commun : ils auront tous six heures de français et langues anciennes et 2 heures d'IA en première secondaireLe tronc commun en 1ère secondaire
Le tronc commun déjà en place au primaire – tous les élèves suivent le même programme – arrive cette année en première secondaire dans ce contexte, apportant son lot de changements et difficultés. L’objectif est de le prolonger jusqu’à l’âge de 15 ans (fin de la troisième secondaire), offrant une formation commune et ambitieuse pour tous les élèves.
Concrètement ? Ajout d’une heure de formation technique et technologique ; deux heures d’éducation culturelle et artistique pour tous, une nouveauté jugée très intéressante ; le français passe à six heures (incluant les langues anciennes), les mathématiques à cinq heures… Un nouveau cours “quatre en un” d’histoire, géographie, sciences économiques et sociales est créé. “C’était 12 heures et ça passe à 4. Cela veut dire que les profs plus anciens éjectent les autres qui doivent compléter leurs horaires dans d’autres établissements. Tout va encore bouger ces deux premiers mois. Chaque année c’est un carnaval de mouvements. Mais cette année, c’est pire”, commente Diane.
Dans ce contexte, le Segec (qui représente le réseau libre) exprime un profond désaccord avec la méthode et certaines mesures du gouvernement concernant la réforme de l’enseignement, mais appelle à une feuille de route claire et à la stabilité pour la rentrée scolaire. Le directeur du Segec Alexandre Lodez dénonce un manque de clarté et un retard dans l’implémentation : les textes d’application (circulaires, réaffectations) pour la 1ère année du tronc commun sont arrivés très tardivement. Et le patron de l’enseignement libre s’inquiète d’une possible remise en cause profonde du tronc commun jusqu’en 3ème année.
Des profs démunis
“On est dans une file d’attente en raison d’un système à l’ancienneté. Et donc en cette rentrée, plus que jamais, on assiste à un gros dispatching des profs entre plusieurs écoles. Il y a des grosses perturbations et des jeunes pas réengagés qui doivent recommencer à zéro dans une nouvelle école. Cela génère beaucoup d’insécurité”, poursuit Guillaume, qui devra prester quatre périodes – et le reste : conseils de classe, journées pédagogiques, réunions… – dans une nouvelle école.
Grève de l’enseignement, est-ce la plus longue mobilisation depuis plus de 20 ans ? Voici les économies prévues dans le secteurBien que des moyens financiers soient réinvestis (ceux des anciennes classes différenciées) pour l’accompagnement des élèves, la préparation, la formation et le soutien des enseignants ont démarré trop tardivement (décrets arrivés en juin), générant un sentiment d’impréparation. “Le débat s’est centré sur les deux heures en plus mais ici on a très peu de moyens pour le tronc commun. Avec l’arrêt du différencié (les classes à part pour les élèves n’ayant pas réussi leur CEB n’existent plus – NdlR), plein d’enfants nécessitant une attention particulière vont arriver. En première secondaire, les profs sont démunis pour mettre en place des routines face à des problèmes de plus en plus particuliers. On se partage déjà comme on peut des logopèdes pour les aménagements raisonnables”, appuie Diane qui était aux premières loges pour le pacte d’excellence. “Je l’ai lu, relu et annoté. Dix ans après c’est réel mais rien n’a été préparé pour anticiper. Les profs sont démunis pour appliquer les nouveautés.”
De la nouveauté a été ajoutée aux nouveautés avec en particulier un cours numérique de deux heures pour tous les élèves de première secondaire. L’ajout par la ministre fait plutôt consensus à l’heure de l’IA. Céline, prof de maths, s’est proposée pour le donner car il n’y a aucun prof formé. “Je vais devoir tout créer. Cela n’a aucun sens”, soupire-t-elle d’avance. En dix ans, elle a multiplié les écoles sans jamais avoir d’ancienneté. Elle est épuisée et dénonce de surcroit le règne de l’enfant-roi qui ne doit même plus redoubler. Selon elle, le tronc commun crée une génération “d’assistés”. “Je vais devoir intégrer des élèves qui n’ont pas leur CEB. On va apprendre les fractions à des élèves qui ne connaissent même pas leurs tables de multiplications. C’est compliqué…” Céline ne fait pas grève car elle n’est pas nommée mais elle comprend les mouvements. Elle qui était motivée par le passé n’y croit plus. “Je suis prof pour payer mes factures. C’est triste. Mais aujourd’hui, il n’y a pas une pénurie de profs mais de bouche trous.” Elle est loin d’être la seule. Roland Lahaye, de la CSC-enseignement, constate qu’un nombre impressionnant de profs – et de très jeunes profs après une année seulement – remettent en cause leur engagement.
La réalité des profs aujourd'hui : “Faire face à 25 élèves ? Ce n’est plus enseigner, c’est faire du stand-up pendant 50 minutes”Des coups de canifs dans le contrat
Pourquoi tant de malaise ? “Le pacte d’excellence n’est pas le modèle d’école du MR. Ils n’en voulaient pas. La preuve c’est que le MR a mis un coup de canif dans le tronc commun en réinstaurant des options et des filières en deuxième et troisième secondaire (les modalités restent à confirmer pour l’an prochain – NdlR). Pourtant, tous les modèles d’enseignement de tous les pays, les scandinaves en tête, montrent que le tronc commun diminue les échecs et augmente le niveau global” plaide Roland Lahaye. Ce n’est pas tout. La ministre rajoute de l’évaluation en 4e primaire avec les tests CLE (en début d’année, non certificatifs) et relève à 60 % le seuil de réussite aux épreuves certificatives (CEB, CE1D, Cess). “Elle se justifie en disant qu’elle hausse les seuils pour plus de qualité. C’est archi-faux. C’est bien avant qu’on doit détecter les problèmes et remettre les élèves à niveau. Les élèves sont victimes aujourd’hui d’un système qui loupe son objectif d’émancipation. Il faut plus personnaliser le suivi. Mais cela nécessite du personnel. Les profs n’ont pas 10.000 bras pour aider chaque élève en cas de détection de difficulté. Il faut du renfort.”
Vive les vacances: les cahiers au feu et les profs au milieu? Le palmarès des mesures prises cette année contre les enseignantsLe redoublement coûte déjà 300 à 350 millions par an, l’équivalent des économies réalisées. Ce nouveau seuil de 60 % dans le secondaire contredit l’accord du Pacte d’excellence et tranche avec la règle de 50 % qui prévaut dans l’enseignement supérieur — un écart que juge “très symbolique” Alexandre Lodez, pour qui cette comparaison illustre l’incohérence de la mesure. “L’exigence dépend plus de la nature des questions et de la correction que du seuil de réussite.” Le réseau libre ne souhaite pas être “minimaliste” et vise la réussite pour la majorité, mais estime qu’un seuil aligné sur celui du supérieur (50 %) enverrait un message plus positif aux élèves en difficulté, permettant de les accompagner sans les décrocher.
Enseignement : Pourquoi on redouble en Belgique (beaucoup) plus qu'ailleurs... Et pourquoi c'est (très) inefficaceLes syndicats ont reçu une invitation pour ce début d’année de la ministre. “Si le dialogue peut se rétablir, c’est tant mieux. Mais c’est un peu tard. On n’a vu aucun geste entre la fin de l’année scolaire et maintenant, alors que les ministres Glatigny et Degryse ont communiqué à outrance pendant les vacances. Elles ont une vision macro structurelle des problèmes notamment des deux heures en plus. Mais au niveau micro, ça coince partout”, rétorque Roland Lahaye. Ce qu’on sait déjà c’est que la ministre ne compte pas se séparer de 1.400 profs du qualifiant qui seraient surnuméraires en 3e année dans un contexte de tronc commun. Elle a aussi rétropédalé sur la fin des nominations des profs au profit de seuls CDI pour les jeunes. Le bras de fer s’annonce. La philosophie d’excellence du tronc commun risque d’en prendre pour son grade. “Nous prenons la main tendue par la ministre mais nous ne mangerons pas dedans pour autant”, résume Alexandre Lodez qui se montre cependant constructif et soucieux des finances de la fédération. Il salue surtout la “détermination” et l’engagement des directions des écoles secondaires, qui ont consacré une partie de leurs vacances à organiser la rentrée malgré l’incertitude.
Enseignement matraqué, soins de santé menacés... "Quand il faut sauver les banques, on trouve des milliards, mais pour les écoles ou les hôpitaux..."Le sauvetage des jeunes profs ?
Un contrat à durée indéterminée pour enseignants devrait voir le jour à la rentrée prochaine, en 2027. La ministre souhaite faire coïncider ces contrats offrant une année complète (juillet et août compris) de stabilité avec l’arrivée sur le marché de l’emploi des nouveaux profs formés en quatre ans. Après “discussions notamment avec le fédéral”, elle renonce toutefois à mettre fin au système de nomination en tant que fonctionnaires de l’Etat des profs. Du moins “sous cette législature-ci”.
La fin de la nomination des profs a été largement dénoncée par l’opposition comme impayable car elle entraînerait des charges pour l’État (cotisations de pensions plus élevées). “La ministre veut augmenter l’attractivité du métier pour les nouveaux venus et éviter qu’un enseignant sur trois quitte la profession”, précise le cabinet de la ministre Glatigny. Les syndicats sont comme sœur Anne, ils attendent de voir le contenu de ces “CDIE”. “Elle n’a à nouveau rien concerté. Si elle offre un contrat d’un an stable, on peut réfléchir mais on ne sait pas ce qu’elle veut”, dénonce Roland Lahaye, de la CSC-enseignement, qui parle de nouvelle provocation.
Profs nommés vs. en CDI : la majorité MR-Engagés veut toucher au statut des enseignants, les syndicats freinent des quatre fersPour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.