Rencontre avec Mona Chollet : “J’assume davantage de parler de moi aujourd’hui”

Interview

Voix incontournable de la pensée féministe en France, Mona Chollet revient avec Soigner sa peau, un essai qui sonde notre fascination pour la skincare et les innombrables produits cosmétiques qui la composent. L’occasion d’un entretien sans fard avec l’autrice.

3 octobre 2026

Mona Chollet à Paris le 22 juillet 2026

© Claire Delfino

Voilà presque quinze ans que Beauté fatale, le premier livre de Mona Chollet consacré aux normes esthétiques imposées aux femmes, a vu le jour. Depuis, l’ouvrage est devenu une référence pour celles et ceux qui s’intéressent à la pensée féministe. Mais aujourd’hui, la journaliste et essayiste fait un aveu : elle est obsédée par les cosmétiques, ces produits de beauté qui exercent autant de séduction qu’ils peuvent susciter de mépris. Elle en fait l’objet d’un nouvel essai, Soigner sa peau, paru aux éditions de La Découverte ce 1er octobre. Des crèmes prétendument miraculeuses à l’acide hyaluronique au phénomène de la K-Beauty, des injections de Botox aux filtres Instagram, Mona Chollet ausculte les contradictions d’une industrie qui nourrit notre émerveillement autant qu’elle entretient de nouveaux diktats.

Elle cherche à comprendre pourquoi ces pratiques occupent une place si importante dans les préoccupations de nombreuses femmes, et ce qu’elles disent de notre rapport au vieillissement. Riche d’anecdotes personnelles, de récits empruntés à des amies ou aux médias, mais aussi de références à la pop culture (d'American Psycho de Bret Easton Ellis à la série La Fabuleuse Madame Maisel), le livre ausculte cette obsession contemporaine avec l’intelligence, le didactisme et l’humour qu’on connaît à l’écrivaine. À la force de sa plume, Mona Chollet poursuit ainsi sa réflexion sur l’injonction faite aux femmes “à être et à demeurer des créatures décoratives”. Rencontre.

Dès le début du livre, vous confiez avoir une “addiction aux cosmétiques”. Vous souvenez-vous du moment où cette passion a commencé à prendre une autre dimension ?
Mona Chollet. Je crois qu’il y a certaines injonctions auxquelles je résiste assez bien, et d’autres auxquelles je suis beaucoup plus sensible. Pour les cosmétiques, ça a commencé très tôt. À l’adolescence, j’ai développé une véritable fascination, qui était sans doute liée à un désir et à une impatience de devenir adulte. J’avais envie de faire partie de cet univers de femmes belles et indépendantes. Aujourd’hui, il m’arrive de me voir remplir des paniers et acheter des produits de beauté avec l’impression que quelque chose m’échappe. Ce n’est pas très flatteur à admettre, mais je pense qu’il faut accepter de regarder cette part de soi incontrôlable et essayer de la comprendre.

Et comment la comprenez-vous, justement ?
Nous grandissons avec l’idée que la beauté est essentielle à notre identité, à notre valeur sociale, voire à notre valeur intime. Il y a donc de nombreuses raisons qui peuvent expliquer ces comportements. Et, en même temps, il ne faut pas sous-estimer la puissance de la publicité. C’est une forme de manipulation efficace, qui repose sur des moyens considérables. Pour nous convaincre d’acheter des cosmétiques, tout est soigneusement pensé : les images, les discours, la mise en scène, les promesses. On peut parfois se moquer de certains slogans, qui paraissent un peu ridicules... Mais toujours est-il qu’ils fonctionnent.

Vous partez de votre expérience personnelle pour analyser un phénomène collectif. Pourquoi était-il important de vous inclure dans ce système que vous décrivez ?
C’est vrai que je ne l’avais pas beaucoup fait dans Beauté fatale. Je crois que j’assume davantage de parler de moi aujourd’hui. Enfin, pas exactement de parler de moi, plutôt d’être vraiment honnête sur les motivations qui font que je m’intéresse à ce sujet. Je n’avais surtout pas envie que ce soit un livre méprisant, qui traiterait le désir de beauté comme une préoccupation futile. Je pense d’ailleurs que les hommes auraient beaucoup à apprendre de cette pratique et des soins que l’on se prodigue. J’avais aussi envie de mettre mes lectrices à l’aise, de ne pas donner l’impression qu’il y a une condamnation ou un jugement porté sur ces pratiques.

Vous pensez donc à vos lectrices dès l’acte d’écriture ?
Forcément, parce que j’écris pour comprendre des choses qui m’importent mais aussi parce que cela pourrait toucher d’autres femmes. C’est ça qui m’intéresse : avoir le sentiment de répondre à des préoccupations qui ne sont pas seulement les miennes. Je pense qu’il y a eu un tel culte des grands auteurs, en particulier en France, qu’on a l’idée de toujours placer l’écrivain sur un piédestal, d’en faire une sorte de figure d’autorité supérieure, presque quelqu’un qui ne serait pas de la même essence que ses lecteurs. Je trouve cela complètement fou. Aujourd’hui, on sait ce qu’il y a, très souvent, derrière les soi-disant grands génies masculins. On connaît la prédation, le cynisme. C’est un modèle auquel on peut tourner le dos sans aucun regret.

Vanity set 1930

© Courtesy Everett Collection

La “tyrannie de la beauté” dont vous parliez en 2012 dans Beauté fatale s’est-elle aggravée, ou a-t-elle simplement changé de forme ?
Un peu des deux. Les adolescentes, mais aussi les femmes, ont aujourd’hui beaucoup plus d’outils à leur disposition si elles veulent être exposées à un discours critique sur les normes de beauté. Il y a des livres, des comptes Instagram, une richesse énorme d’analyses et tout un arsenal pour comprendre ces mécanismes, s’en défendre et, peut-être, parvenir à s’en libérer. Ce qui n’était pas du tout le cas pour moi dans les années 1980 et 1990, par exemple. Je me souviens être allée à la bibliothèque municipale à quinze ans et ne rien trouver qui puisse m’aider à sortir de cette espèce de perplexité dans laquelle je me trouvais face à la mode.

Que provoquait la mode en vous à cet âge-là ?
Je sentais qu’il y avait des choses qui n’allaient pas. Je sentais que les images de corps auxquelles j’étais exposée étaient complètement irréelles. On parle beaucoup des filtres Instagram aujourd’hui, mais avec les retouches dans les magazines, on avait déjà une vision complètement faussée de ce qu’était censé être un corps. Je me suis retrouvée avec un énorme malaise car c’était tout simplement impossible de ressembler à ce que je voyais.

Aujourd’hui, les images sont partout…
Car les réseaux sociaux décuplent ce phénomène. Ce ne sont plus seulement les camarades de classe, mais c’est potentiellement Instagram qui va juger votre physique. Le fait de partager publiquement des images de soi, de recevoir des commentaires et des réactions qui peuvent être extrêmement anxiogènes, crée un contexte encore plus cruel et violent que celui que l’on pouvait connaître à l’adolescence il y a quelques décennies.

Comment s’en libérer ?
Je lisais l’autre jour dans Libération un article qui évoquait, chez les jeunes – enfin, dans certains milieux sociaux – une forme d’arrêt du selfie, un retrait de sa propre image sur les réseaux sociaux. Je pense que c’est assez sain. À un moment donné, on est peut-être obligé de revenir à ça.

Euphoria saison 2

Euphoria (2022)© Eddy Chen / HBO

Dans ce livre, vous questionnez également le coût de la beauté. “Certains jours, je voudrais qu’on me rembourse tout ce qu’on m’a volé depuis 35 ans”, écrivez-vous.
C’est vrai. Je pense que le modèle de la clean girl, par exemple, est très révélateur de cela. C’est l’idée d’une beauté qui viendrait de l’intérieur, alors qu’elle implique en réalité de pouvoir acheter une nourriture de très bonne qualité, faire du sport, prendre des compléments alimentaires… Cette beauté soi-disant naturelle est en fait extrêmement travaillée et constitue un véritable affichage de classe. Mais le danger, me semble-t-il, c’est que, lorsqu’il s’agit de chirurgie ou de médecine esthétique, ces pratiques sont tellement valorisées et proposées aux femmes de toutes les classes sociales que certaines peuvent aller jusqu’à mettre leur santé en péril. On a vu récemment des femmes mourir des suites d’injections pratiquées par des escrocs. Le problème est aussi là : faire circuler des normes qui s’imposent à toutes, indépendamment de leurs moyens financiers, et qui peuvent conduire les plus pauvres à prendre des risques pour tenter de s’y conformer. Face à une pression sociale aussi forte, certaines cherchent à réaliser ces interventions à moindre coût, parfois au détriment de leur santé. La violence sociale passe aussi par là.

Difficile de ne pas faire le rapprochement avec le phénomène Ozempic.
C’est comme si, après #MeToo, on assistait au retour de normes de beauté extrêmement précises, qui demandent aux femmes de disparaître, littéralement.

Puberté, grossesse, ménopause, vieillissement : comment s’aimer lorsqu’on ne se reconnaît plus ?
Je ne vais pas du tout prétendre que c’est facile. Vous avez raison, ce sont des crises successives, liées aux hormones et à des bouleversements profonds. Moi-même, quand j’ai vu ma peau changer, j’ai complètement paniqué. Mais je pense que, la plupart du temps, les choses finissent par rentrer dans l’ordre. On apprend à faire autrement, on change deux ou trois choses, et finalement, on arrive à faire la paix avec ce que l’on voit dans le miroir. Et peut-être que, dans ces moments de crise, ce qui peut vraiment nous aider, c’est de se rappeler qu’on n’est pas faites uniquement pour être vues.

Chose que l’on a trop souvent tendance à oublier.
On est aussi des sujets capables d’éprouver du plaisir à regarder le monde, plutôt que d’être en permanence dans la position de celles qui sont observées. Cela m’a toujours frappée de voir à quel point, en tant que femmes, on nous apprend à ne pas y prêter attention. De la même manière, on nous apprend à chercher à plaire aux hommes sans même nous demander, un instant, s’ils nous plaisent, eux. Il y a là tout un apprentissage de la censure de ses propres pensées et de ses propres désirs.

THE SUBSTANCE Demi Moore

The Substance (2024)© Christine Tamalet

Cela devient-il plus facile avec l’âge ?
On est davantage délivrées, en tout cas, des projections que les hommes font sur nous. Peut-être reçoit-on moins d’attention, y a-t-il moins de têtes qui se retournent sur notre passage. Mais, en contrepartie, les personnes qui vous regardent vous regardent vraiment. Cela me fait penser aux hommes qui quittent leur femme à la quarantaine ou plus tard. C’est peut-être dur à dire, mais si c’est l’âge qui les pousse à partir, cela dit aussi quelque chose d’eux. C’est finalement une sorte d’épreuve de vérité. Et puis, il y aura toujours des regards d’hommes. Simplement, ils ne seront plus les mêmes. L’apparence ne sera plus la seule chose qui compte : il y aura aussi la personne.

Vous écrivez aussi sur les signes de fatigue que la médecine et la chirurgie esthétique cherchent à effacer. Pourquoi est-il si violent de vouloir effacer les traces de ce que les femmes ont vécu ?
Le fait que les femmes soient fatiguées n’est évidemment pas un secret. On parle beaucoup de charge mentale, mais il existe énormément de raisons pour lesquelles nous pouvons être en colère, épuisées, à bout. Et je trouve assez affreux que tout ce que la société ait à nous proposer, au fond, ce soit d’effacer les signes de cette fatigue. Comme si, non seulement, on attendait de nous que nous accomplissions un travail considérable – domestique, éducatif, professionnel –, avec toujours cette idée qu’il faut se dévouer aux autres, mais qu’en plus, il faudrait être belles en le faisant. Ne surtout pas incommoder le monde en laissant apparaître les traces de ce que tout cela nous coûte. Je cite dans le livre l’exemple d’une femme qui a accumulé les épreuves difficiles et dont le chirurgien se félicite d’avoir réussi, grâce à un lifting, à en effacer toutes les traces. C’est terrible parce qu’à aucun moment la question de son bien-être réel ne se pose. Ce qu’on lui propose, c’est de passer sur la table d’opération pour faire disparaître les marques de ce qu’elle a vécu.

En ce sens, le repos que l’on s’accorde à soi-même serait-il le véritable bien-être ?
J’en suis sûre. Et puis, ces interventions chirurgicales représentent tellement d’argent. Si l’on a la chance d’en disposer, on pourrait aussi le consacrer à autre chose : partir en vacances, s’offrir des massages, faire toutes ces choses qui procurent du plaisir et permettent véritablement de se sentir mieux. Et qui, probablement, finiraient aussi par se voir sur le corps et le visage.

À quoi devraient ressembler les moments pour soi pour être réellement bénéfiques ?
On peut préserver dans son emploi du temps des plages qui ne soient pas remplies, qui permettent de ne rien faire, de rêver, de se laisser flotter. Je pense que c’est essentiel, et que c’est quelque chose que les femmes ont rarement : le temps de ne pas regarder l’heure. En France, on est très fiers de dire que les femmes peuvent tout avoir, c’est-à-dire une carrière et des enfants. Mais à quel prix ? Souvent au prix de la disparition des loisirs et du temps véritablement libre, de ces moments qui n’appartiennent qu’à soi.

Qu’est-ce que l’écriture de ce livre vous a appris sur vous-même ?
Ça m’a permis d’y voir plus clair. On parle beaucoup de beauté, mais je me suis rendu compte qu’il y avait aussi une forme de laideur morale liée à cette industrie. On ne mesure pas toujours à quel point cet idéal de beauté peut nourrir de la mesquinerie, de la méchanceté, voire de la haine, dans le regard que l’on porte sur soi comme sur les autres. Ça m’a vraiment fait horreur. Mais, paradoxalement, cela m’a aussi tranquillisée. Je crois que je sais mieux aujourd’hui ce qui compte pour moi : m’entourer de gens bienveillants, empathiques, humains, qui ont de l’humour et sont capables de tendresse. C’est peut-être un peu mièvre, mais je crois que c’est finalement ce dont j’ai besoin. Et si ce livre peut aider de jeunes lectrices à comprendre cela un peu plus tôt, j’en serai ravie.

Soigner sa peau – Mona Chollet, éditions La Découverte, 20 euros, en librairies.

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