Qui racontera la Flandre demain?

Une opinion de Pascal Gielen (professeur ordinaire de sociologie de la culture à l'Aria, Université d'Anvers) et Katrien Reist (travailleuse culturelle et activiste)

"Un pays en faillite ne peut pas non plus investir dans la culture." C'est par cette phrase que la ministre flamande de la Culture, Caroline Gennez, a justifié le 1er octobre une économie de 47 millions d'euros. Mais un pays fait-il faillite comme une boulangerie ? Une entreprise est liquidée, son matériel vendu, puis on baisse le rideau. Un pays peut faire patienter ses créanciers ou rééchelonner sa dette. Il peut lever l'impôt. Fermer boutique, voilà précisément ce qu'il ne peut jamais faire.

Budget flamand - De nombreux petits musées flamands mis au régime

Ce qui se présente comme un calcul relève donc d'un choix. Les grands musées sont épargnés. Une trentaine de musées dits supralocaux, de la Maison d'Alijn à Gand au musée du Genièvre à Hasselt, perdent un tiers de leur subside flamand. Les bibliothèques patrimoniales perdent tout, et à Bruxelles, Bozar ne verra plus un euro flamand. Pour les petits musées, la ministre renvoie aux villes. Derrière cette répartition se cache une question : la Flandre veut-elle des musées qui racontent son histoire, ou des musées qui l'interrogent ? La réponse se dessine déjà, car le musée se retrouve pris en tenaille.

Canon flamand

La première mâchoire est celle du marché. Prenons le KMSKA, le Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers, promu par la ministre au rang de navire amiral des beaux-arts. Début septembre, la DJ Amelie Lens y a fait danser 14.000 personnes sur la place, devant la porte. Cela fait entrer un public qui n'y serait peut-être jamais venu, et c'est un mérite. Mais un musée sommé de faire du chiffre n'a plus guère de souffle pour se demander qui a un jour composé le canon des maîtres flamands, et ce qui en est resté exclu. Rubens et Van Eyck attirent les touristes et, au passage, confortent une image romantique et nationale de la Flandre. En 1970, l'artiste Jef Geys écrivit au ministre qu'il projetait de faire sauter le musée. Un an plus tard, il y obtenait une exposition. Aujourd'hui, c'est la billetterie qui tient la barre.

Défendre la culture, armer l'avenir

La seconde mâchoire est politique. Le renvoi aux villes sonne administratif, mais les pouvoirs locaux sont eux aussi à court d'argent et répercuteront le manque. Et qui paie regarde par-dessus l'épaule. Une direction y réfléchira à deux fois avant de programmer ce qui pourrait froisser un collège échevinal. L'ingérence n'a même pas besoin d'être formulée. Dans bon nombre de villes, Anvers en tête, c'est la N-VA qui gouverne. Un musée suspendu aux humeurs de l'hôtel de ville ravalera plus vite sa critique du canon flamand ou d'une histoire locale douloureuse. Un rôle critique s'effrite ainsi sans que personne ne l'ait décidé.

Interroger son histoire

Le marché et la politique locale mènent donc la danse, et les musées suivent la cadence. Ce qu'ils délaissent, d'autres s'en emparent. Qui cherche aujourd'hui le passé colonial d'Anvers reçoit de plus en plus souvent sa réponse d'une IA. Ce sont alors des algorithmes qui trient le passé, dans l'intérêt de qui les possède. Ces mêmes géants de la tech échappent toujours à la taxe numérique promise.

Un pays qui veut s'en prémunir investit dans des lieux où l'on peut interroger son histoire plutôt que simplement la consommer. Selon la ministre, il court ainsi à la faillite. Que l'on se rassure, la Flandre ne fermera pas boutique. Mais pour porter encore un regard critique sur leur propre histoire, les Flamands devront peut-être bientôt prendre le train pour un musée bruxellois ou wallon.


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