"Que prendriez-vous si vous deviez partir demain ?" : au cœur du marché, la Croix-Rouge invite les passants à se mettre dans la peau des exilés
l'essentiel Sans communication en amont, la Caravane de l’exil de la Croix-Rouge s’est installée vendredi 10 juillet sur le marché de Foix. Un choix assumé : surprendre les passants, éviter que certains ne renoncent à venir par appréhension du sujet et créer un dialogue spontané autour de la migration.
À côté des étals du marché de Foix, devant le jardin public, un immense Jenga en bois intrigue les passants. Plus loin, des casques de réalité virtuelle attendent leurs prochains utilisateurs. Sur une table, des panneaux invitent à répondre à une question toute simple : "Si vous deviez quitter votre pays par obligation, quel objet emporteriez-vous ?" Intrigués, les visiteurs s’arrêtent, discutent, jouent. C’est précisément ce que recherchait la Croix-Rouge française avec la Caravane de l’exil, présente à Foix vendredi 10 juillet dans le cadre d’un parcours qui longe toute la frontière franco-espagnole.
Le projet, porté depuis six ans par la Croix-Rouge, a cette année remporté un appel à projets financé par le programme Erasmus+ de l’Union européenne. Menée en partenariat avec l’association barcelonaise Open Cultural Center, la caravane a débuté le 3 juillet en Catalogne avant de traverser les Pyrénées-Orientales puis l’Ariège.
"L’idée, c’est vraiment d’ouvrir un espace de dialogue sur la thématique de la migration en allant à la rencontre du grand public", explique Charlotte, chargée de l’accompagnement du réseau bénévole sur la thématique migration au sein du programme national de la Croix-Rouge. "On ne fait volontairement pas de communication en amont parce qu’on veut rencontrer toutes les personnes qui passent, sans sélectionner notre public."
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Mettre des visages derrière un sujet de société
Ici, pas de conférence ni de débat. Les bénévoles proposent avant tout des expériences. Les casques de réalité virtuelle plongent les visiteurs dans un camp de réfugiés syro-libanais ou en Ukraine. Un jeu de piste invite les enfants à suivre le parcours d’autres enfants contraints de fuir leur pays. Le Jenga géant, lui, sert de prétexte à des questions sur l’exil, l’accueil ou le vivre-ensemble.
"Ce qu’on essaie de faire, c’est remettre de l’humanité derrière la migration, qui est souvent perçue comme un phénomène global. On met des visages, des histoires et de l’empathie derrière ce mot", résume Charlotte. Les bénévoles posent alors des questions simples : que prendriez-vous si vous deviez partir ? Où iriez-vous ? Qu’est-ce qui vous manquerait le plus ? Très vite, les réponses dépassent la seule question migratoire.
"Nous ne sommes pas là pour convaincre"
La démarche revendique une stricte neutralité. "Nous sommes la Croix-Rouge. Nous avons un principe de neutralité. Nous ne sommes ni là pour donner des leçons ni pour porter un message politique. Nous sommes juste là pour proposer un autre regard sur la migration", insiste Charlotte.
L’objectif n’est donc pas de faire changer d’avis les visiteurs, mais de créer un espace où chacun peut exprimer son ressenti sans être jugé. "Quand quelqu’un nous dit qu’il est opposé à la migration, on ne cherche pas à le contredire. On lui demande pourquoi. Est-ce lié à une expérience personnelle ? À quelque chose entendu dans les médias ? Tant qu’il y a une discussion, on considère que notre objectif est atteint", poursuit-elle.
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Depuis le début de la tournée, les réactions sont variées mais rarement hostiles. À Foix, les bénévoles disent n’avoir rencontré aucun échange agressif. Quelques personnes ont simplement préféré ne pas répondre aux questions. "Les gens commencent toujours par nous demander qui nous sommes et ce que nous faisons. Dès qu’ils comprennent que nous sommes la Croix-Rouge, ils savent que nous ne sommes pas là pour faire de politique", appuie Dominique.
Changer de point de vue
Parmi les visiteurs, Georges, Franco-Argentin, s’est arrêté longuement devant le stand. Pour lui, les crispations autour de la migration traduisent un problème plus profond. "On a tendance à oublier qu’il y a des êtres humains derrière tout ça. Personne ne quitte son pays de bon cœur. Ce genre de stand est utile parce qu’il réhumanise les migrants."
À quelques mètres de là, une mère récupère sa fille, laissée le temps de faire le marché. "J’ai laissé Lila au stand pendant que je faisais mes courses. Ce sont des sujets qu’on ne prend pas forcément le temps d’aborder à la maison. Là, c’est amené de manière ludique et ça se voit qu’elle a passé un super moment."
C’est précisément cette approche que recherchent les bénévoles : permettre à chacun de se glisser, le temps d’un jeu ou d’une mise en situation, dans la peau d’une personne contrainte de partir. "Les gens sont habitués à entendre des discours politiques. Nous, on leur dit : “Imaginez que vous soyez cet enfant obligé de quitter son pays. Que faites-vous ?” C’est un véritable changement de point de vue", explique Dominique.
Une aventure humaine aussi pour les bénévoles
La Caravane de l’exil est aussi une expérience collective pour ceux qui la font vivre. Neuf titulaires venus de toute la France sillonnent les routes pendant près de trois semaines. À chaque étape, ils sont rejoints par des équipes locales.
À Foix, près d’une quinzaine de personnes étaient mobilisées. Au-delà de la sensibilisation du public, cette vie en itinérance fait également écho au message porté par la caravane."On essaie de faire vivre ce “vivre ensemble” entre nous aussi. Nous venons de régions différentes, de générations différentes, et nous construisons un collectif au fil des étapes. C’est important qu’il y ait une bonne entente entre nous, au vu des messages qu’on veut faire passer", dévoile-t-elle.
Le lendemain, la caravane prenait déjà la direction du marché de Saint-Girons avant de quitter l’Ariège pour poursuivre sa route en Haute-Garonne. Avec toujours le même objectif : provoquer une rencontre, susciter une réflexion et rappeler que derrière les chiffres de la migration se cachent avant tout des histoires humaines.