"Quand on veut tuer, tous les moyens sont bons pour échapper au dialogue"
Après Traduire Hitler et Coulée brune, Olivier Mannoni clôt sa trilogie d'essais consacrés à l'extrême droite avec La pensée piétinée : pourquoi le fascisme écrase la culture. À partir d'une multitude de signaux d'alarme toujours éloquents, il y montre avec brio comment les coups portés à la culture fragilisent nos démocraties.
Vous démontrez dans votre livre que l'extrême droite ne se livre pas à une guerre culturelle, mais à une guerre contre la culture, avec la volonté de l'écraser. Dernièrement, quel est l'épisode qui, selon vous, a le mieux illustré ce fait ?
Le plus criant de ces derniers mois est la prise de contrôle de Vincent Bolloré sur la maison Grasset, et l'éviction d'Olivier Nora : c'est totalement contraire aux traditions de l'édition française. C'est absurde parce que Grasset est une maison qui fonctionnait extrêmement bien. Et Olivier Nora est d'un œcuménisme, d'une ouverture d'esprit extraordinaire : il a publié des auteurs allant de Sorj Chalandon et Virginie Despentes à Bernard Henry Lévy. Il ne s'agit pas ici de remplacer une culture par une autre, ce qui serait une guerre culturelle, mais de détruire une culture pour affirmer un pouvoir. De ce point de vue, l'affaire Grasset m'a profondément choqué. Après Fayard, c'est la deuxième maison qui tombe.
Face à Vincent Bolloré, la fronde des auteurs de la maison d'édition Grasset : "Je lui avais dit qu'ils allaient avoir sa peau"Le fait que l'extrême droite ne parvienne pas à créer un autre projet culturel, est-ce un aveu d'échec ?
J'en suis persuadé. Dans le domaine historique, il y a une tentative de révision, qui est très médiocre. Ça débouche sur des projets comme le Puy du Fou, soit du grand spectacle, qui correspond aussi à une tradition de l'extrême droite. Depuis les années 1930 et dans tous les régimes de ce type, y compris en Allemagne, le divertissement a remplacé la culture. Ensuite, reprenons le cas de Fayard, qui était une maison extraordinaire dans tous les domaines – essai, littérature française et étrangère. Qui y est publié aujourd'hui ? Éric Zemmour, Nicolas Sarkozy, Philippe de Villiers, Sarah Knafo, qu'on vend à un public militant. Mais le spectre est très réduit. Il n'y a que cinq ou six auteurs qui vendent. Or, d'une part, ils ne peuvent pas écrire un livre tous les six mois et, d'autre part, la qualité littéraire et intellectuelle de leurs textes est absolument nulle. Ce n'est donc pas une guerre culturelle, mais une volonté de détruire la culture en empêchant les gens de penser, de réfléchir.
L'empire Bolloré est désormais très vaste. Qu'est-ce qui, dans son expansion, vous préoccupe le plus ?
Le plus préoccupant aujourd'hui est qu'en France, on a toujours cru qu'il y avait des limites : les grands patrons avaient pour habitude de ne pas intervenir dans leurs maisons d'édition. Du moment qu'elles étaient gérées correctement, ils n'imposaient pas de titres, sauf cas tout à fait exceptionnels de copinage. Les éditeurs étaient entièrement indépendants, on ne leur demandait des comptes que sur leur gestion. Or Bolloré a franchi cette limite en intervenant directement, en faisant licencier Sophie de Closets puis Isabelle Saporta chez Fayard, puis en faisant la même chose chez Grasset. Ces interventions se doublent d'un projet politique dont on ne connaît pas exactement les contours. On entend dire que ce monsieur se croit investi d'une mission divine, ce qui est la pire des choses quand on a un adversaire de cette ampleur financière. Son entourage est très inquiétant. Une espèce de guerre sainte semble avoir été lancée contre la culture française, dont personne ne sait où elle va s'arrêter.
guillementLes écrivains sont des personnes qui réfléchissent, vérifient, doutent, que ce soit d'eux-mêmes, d'une histoire, de leurs personnages, du monde en général. Et le doute est toujours opposé à la dictature.
Après avoir consacré huit ans à la traduction de "Mein kampf", vous connaissez bien l'idée selon laquelle les artistes, les penseurs, les enseignants sont considérés comme une "caste" coupée du "peuple". C'est une idée toujours vivace…
On la retrouve dans Mein kampf pratiquement à toutes les pages. Il y a une espèce de mépris phénoménal de l'intellectuel, du penseur, de tout ce qui gravite autour, et notamment de l'enseignant, qui est haï. En exergue de mon livre, je cite J.D. Vance, pour qui "les professeurs sont l'ennemi". Ce qui signifie que l'ennemi est la faculté d'enseigner des choses aux gens pour qu'ils apprennent à penser par eux-mêmes.
Pourquoi l'art contemporain est-il une cible privilégiée ?
Dès lors que vous jouez sur le populisme, l'art contemporain n'est pas forcément un art auquel on peut accéder immédiatement. Étant entendu que l'art contemporain est toujours difficile à comprendre sur le moment : les impressionnistes étaient compliqués, Picasso aussi, il faut du temps pour que le public découvre de nouveaux modes d'expression. C'est tout à fait normal, humain. Pour acquérir une culture, il faut approcher les œuvres, quitte à constater qu'on demeure hermétique, ce qui est le droit de chacun. Mais c'est à l'opposé de la démarche qui consiste à dire que tout art contemporain est incompréhensible, facile, vulgaire.
"Trump pousse la société du spectacle à son comble : si vous ne riez pas avec nous, vous êtes notre ennemi"En cinéma, vous montrez que l'extrême droite préfère les films faciles à comprendre, qui font rentrer de l'argent dans les caisses.
Là encore, il y a une haine des artistes qui font des choses un peu compliquées, d'où ressort une haine de l'intelligence d'une manière générale. Tout ce qui est un peu trop subtil, un peu trop complexe est considéré comme incompréhensible, méprisable. En France, cela s'habille d'une série d'arguments tournant autour du fait que le cinéma français produit des films qui ne sont vus par personne, ce qui est totalement faux, et que le système est financé par l'État, ce qui est encore faux. Le système français est ingénieux et complexe, il fait appel à des taxes sur les places de cinéma et des accords avec certaines chaînes de télévision, qui permettent des financements complets. Et les résultats du cinéma français sont excellents : c'est un cinéma à la fois de bonne qualité et populaire, il n'est pas du tout le cinéma ringard décrit par l'extrême droite.
Tous les régimes prônant l'autoritarisme se sont attaqués aux écrivains, déplorez-vous. Est-ce le pouvoir de l'imagination qui leur fait peur ?
J'en reviens à ce que je disais au début de notre entretien : les gens qui pensent sont des dangers. Quand on veut tuer, tous les moyens sont bons pour échapper au dialogue. Les écrivains sont des personnes qui réfléchissent, vérifient, doutent, que ce soit d'eux-mêmes, d'une histoire, de leurs personnages, du monde en général. Et le doute est toujours opposé à la dictature. Dès qu'un dictateur arrive au pouvoir, la première chose qu'il fait est de s'attaquer aux écrivains. La nouveauté, c'est que les attaquent concernent désormais les scientifiques aussi, comme on le voit avec Trump. C'est un peu la même ligne : la science, c'est aussi le doute et l'esprit critique.
"Les incels ne sont pas de simples trolls. Ils ont un désir de vengeance"En temps de crise budgétaire, la culture est souvent, relevez-vous, la variable d'ajustement. Or ce serait justement là qu'il faudrait investir ?
Il faudrait investir massivement dans l'éducation. C'est terrible ce qui se passe dans les collèges et les lycées en France. Un effort immense devrait être réalisé dans les domaines de la culture, de l'éducation, de la science, tout simplement parce que c'est l'avenir. Or presque partout, les dirigeants sont court-termistes, ils ne pensent qu'en termes financiers, sans voir que la culture apporte des retours d'investissements qui sont énormes. Une pièce jouée, un festival organisé, ce sont des sommes considérables qui rentrent. Évidemment qu'il y a des dépenses au départ, mais les profits pour la collectivité, y compris financiers, sont gigantesques. Ça, on ne veut pas le voir. Depuis plusieurs mois, la droite dite traditionnelle coupe déjà dans les budgets : des compagnies de théâtre disparaissent, des cinémas ferment, des enfants ne vont plus voir des spectacles avec leur école… Ils font des croix sur l'avenir.
Depuis la parution de "Traduire Hitler", vous rencontrez inlassablement le public, les jeunes dans les classes. Vous donnent-ils des raisons d'espérer ?
Effectivement, depuis cinq ans, je me promène partout, dans les lycées, dans les librairies, dans les médiathèques. Et je fais des salles combles à chaque fois. Les gens ne viennent pas pour moi, ou d'autres qui travaillent sur le même sujet, ils viennent voir ce qui se passe : ils veulent savoir, comprendre. Et comme les écrivains et les essayistes ont des réponses, plus ou moins bonnes, à leur donner, ils viennent les écouter. Il y a une véritable demande. Si en général, on s'est résigné en France à avoir une vie intellectuelle très médiocre, il y a aussi derrière ça un appétit d'avoir autre chose.
Par ailleurs, je sais qu'il y a beaucoup de gens, en France mais aussi en Belgique, qui luttent en ce moment, dans le bon sens du terme : une lutte intellectuelle pour ne pas sombrer, pour que toute l'Europe ne bascule pas dans l'extrême droite. On n'en est pas très loin, avec l'Allemagne, la Flandre, l'Italie. Il y a des éléments très inquiétants. Mais il y a aussi des gens qui se démènent partout, dans le domaine social, dans l'éducation, dans la culture. Ils sont très énergiques, ont plein d'idées, effectuent un travail de fourmi au niveau horizontal. Pour sortir de ce cercle vicieux et épouvantable des Deus ex machina venant sauver le monde, rendre sa grandeur à l'Amérique ou à l'Allemagne, je pense que la solution est l'horizontalité. C'est au niveau des citoyens que les choses vont se jouer. Et ils sont en train de s'organiser.
→ Olivier Mannoni | La pensée piétinée : pourquoi le fascisme écrase la culture | Héloïse d'Ormesson | 201 pp., 16 €
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