Quand la santé vaut plus qu’une ligne d’arrivée

Geneviève Asselin-Demers voyait grand pour sa deuxième participation à l’Utra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) le week-end dernier. Mais quand la santé a vacillé, quand la peur s’est installée, quand le mental a flanché, elle a pris la dure décision de se retirer.

L’ultramarathonienne avait terminé au 5e rang lors la première édition de Boréalys Mont-Tremblant il y a deux semaines à peine, malgré une entorse à une cheville à 17 kilomètres de l’arrivée.

Geneviève Asselin-Demers se sentait malgré tout prête à affronter le défi colossal de l’UTMB.

J'ai été quand même super chanceuse puisqu'à l'endroit où je logeais, il y avait un thérapeute, donc j'ai eu un traitement tous les jours, de mon arrivée en Europe jusqu'à la journée de la course. Physiquement, ma cheville n'était pas à 100 % parce qu'elle est encore super enflée. J'ai couru sur une cheville avec une entorse, mais je me sentais, disons, à 95 %, a-t-elle expliqué en entrevue à Radio-Canada Sports.

Les jours précédents le départ, elle se sentait particulièrement fatiguée, souffrait de grosses crampes abdominales. Elle a d’abord pensé au stress. On parle quand même d’une course mythique de 170 kilomètres, avec un dénivelé positif de 10 000 mètres.

J’ai commencé mes menstruations dimanche matin. C’est frustrant d’être une femme parfois. Tu t’entraînes tellement fort pour cet événement précis, et il faut que ça tombe en même temps. J’ai toujours ces symptômes dans les jours avant, donc ça n’a pas aidé.

Malgré les légers inconforts, le début de course de l’ingénieure de 38 ans s'est plutôt bien déroulé. Elle avait désigné une personne, demeurée à Montréal, pour suivre sa progression et faire des publications sur ses réseaux sociaux. Selon les temps de passage, entièrement fidèles au plan établi au préalable, tout semblait aller comme sur des roulettes. Et pourtant…

Une coureuse pose devant l'appareil photo.

Geneviève Asselin-Demers lors de l'Ultra-Trail du Mont-Blanc.

Photo : Miguel Rúa

La nuit a été très, très froide. C’est allé sous la barrière du zéro dans les plus hautes montagnes. Puis, après des vomissements, j'ai la vision d'un œil qui allait de moins en moins bien, mais ça ne m'empêchait pas de continuer, a-t-elle raconté.

Mais mes troubles de vision se sont empirés quand le soleil s'est levé. Je me suis retrouvée à Courmayeur, après 85 kilomètres environ, donc à mi-parcours, l'endroit où j'avais dû abandonner ma première fois [en 2024] quand j'ai fait l'UTMB. Je ne voulais tellement pas arrêter à la même place.

Coureuse expérimentée, Geneviève Asselin-Demers n’en était pas à ses premiers désagréments en plein parcours.

Des petits problèmes gastriques, j’en avais déjà eu. Quand j’en ai, je me dis que c’est du vécu, que ça va passer, que je n’ai qu’à changer un peu mon alimentation ou mon hydratation, prendre de la glace au prochain ravitaillement parce que j’ai peut-être un coup de chaleur, a-t-elle souligné.

Mais là, c’était du jamais-vu. Déterminée, elle a poursuivi sa route, mais les doutes ont commencé à prendre de plus en plus de place dans sa tête. Elle s'est dirigée vers le refuge Bertone. Une (autre) immense montée. Sa vision est devenue plus floue, puis le noir total. Était-ce la déshydratation? Le froid? L’altitude? Les vomissements?

Je paniquais un peu parce qu’où je m'en allais, il n'y avait pas de porte de sortie. Ce sont tous des endroits qui sont très difficiles d'accès pour le personnel médical. Je savais que si je m'aventurais, c'était à mes risques et périls.

Rendue en haut, c'est l'autre œil qui a commencé à me jouer des tours. Je ne voyais pas d'un œil, et je voyais un peu flou de l’autre. Mais mes jambes étaient là, et mentalement, j’avais encore de l'énergie. Je me suis dit, fais juste poser un pied devant l'autre, et rends-toi à un endroit qui est sécuritaire, a-t-elle relaté.

Geneviève Asselin-Demers a continué d’avancer, se répétant qu’elle n’était pas blessée après tout. Son corps allait relativement bien. Elle se sentait forte.

Sa vision est finalement revenue après 10 heures, mais les vomissements n’ont jamais arrêté. Mentalement, les dommages étaient faits.

Ma santé était devenue un enjeu. J’ai eu peur. J'ai eu peur pour ma santé, et c’est là que j’ai pris un pas de recul. Si je continuais dans cet état, il était 12 h 30, le soleil et les grosses chaleurs s’en venaient, je pouvais me déshydrater, faire un coup de chaleur et tomber. Tu ne veux pas tomber dans ces endroits. Ça peut être dangereux, même mortel, si tu tombes dans une descente.

Chaque fois que je vomissais, j’avais peur de perdre à nouveau la vue. Cet inconnu m’effrayait. Je me suis toujours dit que ma santé valait plus qu’une ligne d’arrivée. Ç’a m’a joué dans la tête.

Si les ultramarathoniens sont évidemment des athlètes extraordinaires, Geneviève Asselin-Demers a toujours dit que c’est le mental, et non les jambes, qui font la différence dans un défi d’une telle ampleur.

Quand le mental lâche, les jambes ne veulent plus avancer.

Une femme court dans les montagnes.

Geneviève Asselin-Demers lors de l'Ultra-Trail du Mont-Blanc.

Photo : Miguel Rúa

Les encouragements étaient nombreux. On lui disait de poursuivre jusqu’au prochain ravitaillement à la marche. Elle aurait pu marcher les 60 derniers kilomètres, mais elle était venue courir, et non marcher l’UTMB.

C’est finalement la raison qui a parlé. Il y avait l’inconfort, l’inconnu, mais il y a aussi ses deux filles restées au Québec qui la poussent à parfois faire preuve de sagesse.

Je pense beaucoup à elles. Ça me rappelle que je dois revenir. La maman est toujours la priorité. Elle doit revenir à la maison, et ses deux filles l’attendent. Ça joue aussi dans ma tête. Je ne peux pas revenir avec une jambe dans le plâtre. Je ne peux pas leur dire que maman est revenue avec une jambe amputée. C’est un sport dangereux. On prend des risques. Le fait d’être maman met quand même des limites aux folies qu’on peut faire, a-t-elle avoué.

Après 114 kilomètres, son équipe de soutien est venue la chercher pour la ramener à Chamonix en voiture.

Il faut avoir la sagesse d'écouter les signaux. Quand je me suis réveillée le lendemain matin, je me demandais pourquoi j’avais arrêté. Mais à l’instant où j'ai pris la décision de me retirer, c’était la chose à faire, a reconnu Geneviève Asselin-Demers.

Pourquoi s’infliger une telle douleur? La Québécoise avoue qu’elle carbure à l’adrénaline et au risque, qu’elle trouve un malin plaisir à repousser sans cesse ses limites. Repousser ses limites, sans hypothéquer sa santé et son corps. Voilà un équilibre difficile à atteindre.

Ce n’est pas en restant dans ta zone de confort que tu peux trouver ton plein potentiel. C’est certain que c'est du très intense ce que je vis là-bas, mais tu en ressors tellement grandie, ce sont des expériences uniques et magiques.

En essayant, en me trompant, c’est là que j’apprends. Si je n'avais pas pris la ligne de départ, je ne l’aurais pas vécue cette limite. Maintenant, je me connais mieux. Sur les 30 courses que j’ai faites, j’ai abandonné deux fois et c'était au Mont-Blanc. Chaque fois, je repousse un peu plus ma limite, et peut-être que l’an prochain, ce sera la bonne.