"Probablement la pointe de l'iceberg": au moins 30 tonnes de poissons sont morts dans les cours d'eau français depuis cet été caniculaire

"Probablement la pointe de l'iceberg": au moins 30 tonnes de poissons sont morts dans les cours d'eau français depuis cet été caniculaire

Publié aujourd'hui à 07h47

Lire dans l'app
Des pêcheurs profitent de l'ouverture de la saison de la pêche à la truite le 9 mars 2024 dans les Hautes-Alpes.

Des pêcheurs profitent de l'ouverture de la saison de la pêche à la truite le 9 mars 2024 dans les Hautes-Alpes. - BFM DICI

Les vagues de chaleur et la sécheresse de cet été ont entraîné une surmortalité des poissons dans les cours d'eaux français. Des études sont menées pour évaluer l'ampleur totale de la catastrophe mais les pécheurs témoignent de cet épisode d'une violence inédite.

Après un été calamiteux pour les poissons d'eau douce, la sécheresse s'éternise et des pêcheurs doivent poursuivre les opérations de sauvetage comme ce mardi 29 septembre dans le marais de Rochefort, en Charente-Maritime. Cette fois-ci, des bénévoles ont récupéré à l'épuisette une trentaine de carpes et un sandre. Quelques jours auparavant, ils avaient secouru 120 poissons sous le viaduc de Martrou.

"Par le passé, nous avons eu un seul petit sauvetage. Cette année, c'est tout à fait exceptionnel, nous en sommes au cinquième. Nous n'avions jamais vu une telle mortalité", témoigne auprès de BFM, Jean-Luc Fougeroux, membre de l'association la Loutre Rochefortaise, association agréée de pêche et de protection du milieu aquatique.

"Nous essayons de les sauver lorsque c'est possible, mais on ne peut pas être partout."

Ce réseau de 80km composé essentiellement de fossés et de canaux étant alimenté essentiellement par la pluie, le pêcheur attend avec impatience le retour des précipitations. "On verra à la fin de l'année pour évaluer les dégâts", ajoute-t-il.

Ces dernières semaines, de nombreuses fédérations de pêche ont documenté des situations catastrophiques à divers endroits du territoire comme dans les Bouches-du-Rhône, ou les Landes.

placeholder video

Des chiffres inquiétants

Une étude nationale lancée cet été par plusieurs organismes français de recherche, l'Inrae (Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement), le CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et l'Université de Montpellier, pour prendre la mesure du désastre sur les milieux aquatiques, a permis de récolter des chiffres qui demandent à être consolidés mais qui donnent déjà une idée des dégâts.

"À ce stade, nous avons recensé environ 150 événements de mortalité, représentant plus de 22.000 poissons morts observés. Cela correspond à environ 30 tonnes de poissons. Il s’agit probablement de la pointe de l'iceberg, car notre dispositif ne permet pas de recenser l’ensemble des mortalités survenues", nous précise Arnaud Sentis, chercheur à l'Inrae.

Ces premiers retours montrent que les brochets et les carpes dans les lacs, ainsi que les truites et les vairons dans les rivières, sont les espèces les plus touchées.

"Lorsque l’on compare les mortalités survenues en dehors des vagues de chaleur à celles observées pendant ces épisodes, on constate une augmentation de 152 % du nombre de mortalités pendant les vagues de chaleur", estime à ce stade le chercheur.

"L'épisode le plus intense que l'on ait connu"

La Fédération nationale de la pêche (FNPF), qui regroupe un réseau de 3.000 associations fortes de 60.000 adhérents, constate chez les bénévoles cette année un grand désarroi.

"Dans nos mémoires collectives, nous venons de connaître l'épisode le plus intense et le plus long en termes de sécheresse sur les milieux naturels. On en est à un stade où l'on se demande où mettre les poissons sauvés, tant il y a de cours asséchés, des écoulements interrompus. Aujourd'hui, il y a une forme de résignation des pêcheurs", résume auprès de BFM, le directeur général de la FNPF, Hamid Oumoussa.

Une pêche de sauvetage dans la Sarthe
Une pêche de sauvetage dans la Sarthe © Fédération Nationale de la Pêche en France FNPF / Facebook

Dans un communiqué publié mardi, la Fédération indiquait que les sauvetages "aussi précieux soient-ils, ne peuvent constituer de réponse durable face au défi que le dérèglement climatique impose à nos cours d'eau." Elle réclame auprès des pouvoirs publics de faire de la ressource en eau "un sujet prioritaire."

La FNPF a contesté par exemple cette année la loi d'urgence agricole en ce qu'elle remet en cause la protection des zones humides ou détricote la gestion locale de l'eau au profit d'intérêts agro-industriels et de l'État central.

Des petites exceptions à la règle

Derrière ce tableau noir de la situation au plan national, certains territoires tirent profit de cette situation de sécheresse. Dans le Nord, à la frontière avec l'Aisne, la Selle, un affluent de l'Escaut, les poissons s'épanouissent.

"On a constaté une meilleure qualité de l'eau et donc une masse de poisson plus importante que les autres années", note Christian Logez, le président de l'association agréée La Truite Suplicienne et Béninoise.

Une pêche de sauvetage dans le Gard
Une pêche de sauvetage dans le Gard © Fédération Nationale de la Pêche en France FNPF / Facebook

Le pêcheur lie cette saison exceptionnelle à l'absence de pluie. "C'est une rivière alimentée par la nappe, elle reste froide et à débit constant. En revanche, lorsqu'il pleut, il y a un lessivage des sols des exploitations agricoles des alentours qui drainent dans les cours d'eau des intrants qui polluent et nuisent à la croissance voire tuent les alevins (les jeunes poissons, NDLR)".

D'ailleurs, l'association a obtenu de la préfecture un arrêté temporaire d'interdiction de la pêche jusqu'à la fin de l'année 2027 sur une partie de la Selle pour une étude scientifique sur la qualité de l'eau et l'incidence des pollutions.

Plusieurs solutions existent

Parmi les solutions proposées pour éviter d'autres épisodes aussi meurtriers pour les poissons, le chercheur Arnaud Sentis insiste sur le maintien des niveaux d’eau et les débits, notamment en restaurant les zones humides. "Celles-ci jouent un rôle de véritable 'éponge': elles stockent l’eau en période humide et peuvent en restituer progressivement au milieu pendant les périodes de sécheresse."

Il considère que les prélèvements d'eau (industrie, hydroélectricité, agriculture) doivent être limités lorsque les milieux sont déjà en tension.

"Un autre levier important est de maintenir ou restaurer l’ombrage autour des cours d’eau et des plans d’eau. La végétation riveraine, notamment les arbres, permet de limiter le réchauffement de l’eau. Cet effet est particulièrement important dans les petits cours d’eau", ajoute-t-il.

Faute d'ombre, la température de l'eau est montée, privant les poissons d'oxygène. Pour le chercheur, il faut donc leur permettre de circuler plus librement pour rejoindre des refuges thermiques, assurant qu'"il y a plus de 4.000 obstacles à l'écoulement en France."

En novembre dernier, un rapport parlementaire chiffrait à 500 millions d'euros par an l'effort financier nécessaire à la restauration écologique des cours d'eau.

Sujets liés :