Pourquoi Donald Trump s’acharne-t-il sur Bombardier?

Bombardier se retrouve (encore) dans la mire de la Maison-Blanche. Lundi, le président américain a publié un message sur son réseau social faisant état de plusieurs doléances concernant l’avionneur québécois, à qui il reproche entre autres de vendre des appareils « pas assez bons ». Mais pourquoi donc Donald Trump cible Bombardier avant tant de véhémence ? Le Devoir fait le point.

Des avions « pas assez bons » ?

« FINI LA VENTE DES PRODUITS BOMBARDIER AUX ÉTATS-UNIS ! Leurs produits ne sont pas assez bons ! » C’est ainsi que le président des États-Unis, Donald Trump, a attaqué Bombardier dans un message publié lundi sur son réseau Truth Social.

Pas assez bons, les avions de Bombardier ? Un mensonge, croit John Gradek, expert en aviation et chargé de cours à l’Université McGill. « Il n’y a aucun problème au niveau de la fiabilité ou de la sécurité de l’appareil. »

Dans ce même message, le président affirme que le Canada a bloqué la certification d’avions de l’entreprise Gulfstream. Là encore, le message ne passe pas l’épreuve des faits.

« Les Américains eux-mêmes ont certifié les Gulfstream, mais avec des exceptions. Il y avait un problème sur l’acheminement du kérosène, explique M. Gradek. Le Canada a voulu retenir la certification parce qu’en temps normal, on ne certifie pas des appareils avec de telles exceptions. Mais le Canada a cédé à la pression de la Maison-Blanche. » Les autorités réglementaires ont ainsi passé à la vitesse supérieure et ont remis la certification au mois de mars cette année, souligne l’expert.

Un fleuron québécois…

Dans le contexte de la guerre commerciale entre le Canada et les États-Unis, « les deux pays sont en train de trouver une façon d’identifier des cibles qui feraient le plus de mal soit économiquement, soit politiquement », note Ari Van Assche, codirecteur de l’Institut international de diplomatie économique à HEC Montréal.

« C’est aussi une sorte de symbole au Québec », soulève-t-il. À son avis, le président tente de créer le plus de remous politiques possible en ciblant des entreprises emblématiques. « Bombardier est très importante pour le Québec, et en visant Bombardier, ça pourrait peut-être créer une sorte de rupture entre l’alliance qui existerait entre la première ministre Fréchette et Mark Carney. »

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que le président Trump s’en prend au fleuron québécois. « Il a quelque chose contre Bombardier », soutient John Gradek. La compagnie était déjà dans la mire du président américain lors de son premier mandat. Ce dernier avait imposé des tarifs de près de 300 % sur les appareils de Bombardier à la suite d’une plainte de Boeing à l’égard de la multinationale québécoise pour concurrence déloyale.

Ces droits de douane antidumping ont été invalidés par la Commission internationale du commerce des États-Unis, mais avaient tout de même précipité Bombardier dans les bras d’Airbus, qui a racheté sa division d’avions commerciaux.

… mais une entreprise pleinement nord-américaine

Le président américain accuse aussi Bombardier de vivre « grâce aux acheteurs américains, aux entreprises américaines, aux aéroports américains et aux services américains ». Il exige du fleuron québécois de construire aux États-Unis.

La réalité, c’est que Bombardier est bel et bien une entreprise nord-américaine, rappelle John Gradek. « Ils ont des installations dans 47 des 50 États américains. Ils ont plus d’employés et d’employés directs et indirects aux États-Unis qu’ils en ont au Canada », indique l’expert en aviation.

D’ailleurs, Bombardier n’a pas manqué de souligner lundi que sa chaîne d’approvisionnement était composée d’environ 2800 fournisseurs américains, auprès desquels elle dépense chaque année plus de 2,5 milliards de dollars. L’avionneur a aussi donné l’exemple de son dernier-né, le Global 8000, dont les ailes sont fabriquées au Texas et d’autres composants à Los Angeles.

Aux États-Unis, la sortie de Donald Trump a suscité des levées de boucliers jusque dans son propre camp. Ron Estes, représentant républicain du Kansas, où Bombardier compte plus de 1200 employés, a défendu sur X la contribution du constructeur québécois à la vaste chaîne d’approvisionnement américaine. Idem pour le sénateur Roger Marshall, qui a exprimé son soutien à Bombardier et a dit avoir déjà fait part de sa préoccupation au Bureau ovale.

De son côté, le syndicat IAM, qui compte 600 000 membres et constitue le plus grand syndicat aérospatial d’Amérique du Nord, a indiqué dans un communiqué qu’il s’opposait fermement à la restriction des ventes d’avions Bombardier aux États-Unis.

Que doit craindre Bombardier ?

Il sera bien difficile pour le président américain d’interdire la vente d’avions Bombardier aux États-Unis, dans la mesure où les appareils y sont déjà certifiés.

En revanche, la sortie de Donald Trump pourrait avoir pour objectif de dissuader des acheteurs potentiels d’acheter des avions Bombardier, croit John Gradek. « Je pense que c’est ça, sa stratégie : entrer en communication avec ses amis milliardaires ou les compagnies qui achètent ce type d’appareils et essayer de les convaincre de ne pas acheter des avions Bombardier. »

Là où le président américain dit vrai, c’est quand il dit que 50 % du chiffre d’affaires de Bombardier provient des États-Unis. En 2025, Bombardier a vendu pour environ 5,5 milliards de produits aux États-Unis, soit à peu près 56 % du chiffre d’affaires total de l’entreprise.

Ainsi, si le président américain mettait ses menaces à exécution, le coup serait dur pour Bombardier, explique John Gradek, qui croit que l’entreprise aurait tout intérêt à diversifier son portefeuille de clients. « Je crois que l’occasion est là, vraiment, pour Bombardier de compenser les pertes qu’ils ont aux États-Unis dans d’autres pays, au Moyen-Orient, au Japon, ou même en Chine. Il y a une demande assez forte pour ce type d’appareil. Ça demandera un effort pour Bombardier de hausser ses ventes dans d’autres pays, mais c’est faisable. »

Sans surprise, les investisseurs ont mal réagi aux nouvelles des derniers jours. À l’ouverture des marchés, le titre de l’entreprise a perdu près de 7 % de sa valeur, avant de reprendre un peu d’altitude en cours de séance.

« Alors que nous pensions que les risques liés au commerce pour Bombardier appartenaient au passé, il est évident que le président américain s’apprête à intensifier le conflit commercial en prenant pour cible l’un des principaux exportateurs canadiens », a écrit Cameron Doerksen, analyste à la Banque Nationale, dans une note citée par le Globe and Mail.