« Pour faire le blocus de Monaco, il suffit de deux panneaux de sens interdit » : quand De Gaulle empêchait les Monégasques de sortir de chez eux en 1962 raconté par Philippe Bouvard
Il pleut sur la Côte d’Azur. Une pluie d’octobre obstinée, qui lave les palmiers, fait luire les chaussées et donne à la Méditerranée des airs de mer du Nord. Rien là que de très ordinaire. L’automne a ses droits, même sur la Riviera.
Mais, ce matin du 13 octobre 1962, les habitants de Monaco, en ouvrant leurs volets, vont apprendre une nouvelle qui les laisse incrédules : leur pays est en état de blocus !
Depuis minuit, la France a fermé la frontière. Six douaniers ont été postés à l’entrée Ouest de la Principauté.
Embouteillage inextricable
Les automobilistes descendent de leur voiture, relèvent le col de leur imperméable, ouvrent des parapluies, s’interrogent, protestent. Une plaisanterie ? Une erreur ? Un exercice ? Non. C’est la volonté du général de Gaulle. La France vient de déclarer une guerre douanière à Monaco.
Nice-Matin a barré sa Une : « Contrôle douanier aux frontières de Monaco depuis minuit ».
La Basse Corniche s’engorge. Les voitures s’immobilisent, de Cap-d’Ail à la Condamine. L’embouteillage gagne rapidement la Grande Corniche. Les moteurs grondent, les klaxons s’excitent, les essuie-glaces battent la mesure.
Et la France sourit ! Elle vient de sortir de huit années de guerre en Algérie et s’apprête à voter, le 28 octobre, sur l’élection du président de la République au suffrage universel. Alors, un conflit avec Monaco ne peut que susciter l’ironie ! Les humoristes français s’en donnent à cœur joie : va-t-on envoyer les chars ? Mobiliser la flotte ? Bombarder le Casino ?
Le général de Gaulle, interrogé sur le sujet, répond : « Pour faire le blocus de Monaco, il suffit de deux panneaux de sens interdit ».
Voilà deux ans que Monaco et la France avaient des relations tendues. Les deux Etats s’étaient opposés sur un sujet écologique : l’enfouissement en Méditerranée des déchets radioactifs de la centrale atomique de Marcoule. La France avait fait marche arrière.
Mais voilà que d’autres sujets étaient apparus. Le 14 janvier 1962, le prince Rainier III avait promulgué une ordonnance intitulée « Images et sons » visant à contrôler Télé Monte-Carlo.
La fiscalité au cœur des tensions
Le ministre d’État, nommé par la France, Émile Pelletier, s’y était opposé. Le Prince l’avait congédié sur le champ. Paris avait considéré cela comme un affront.
Mais le problème principal était fiscal. La France souhaitait que ses ressortissants résidant à Monaco payent des impôts en France.
On était, à l’époque, à un moment de forte industrialisation de la Principauté, dans les secteurs de la chimie et de l’électronique notamment. Les chefs d’entreprise étaient attirés par l’absence d’impôts directs en Principauté. En 1961, il y avait quelque mille huit cent sociétés à Monaco, qui avaient généré un chiffre d’affaires de 677 millions de francs. En 1962, il y avait plus de seize mille employés non monégasques sur une population de vingt deux mille habitants.
Les négociations avec Paris échouèrent le 3 avril. De Gaulle accorda un délai de six mois à Monaco pour trouver un accord. Passé ce délai, il y aurait des représailles. Le général tint parole.
L’ultimatum arrivait à échéance le 11 octobre.
A minuit, le 12 octobre, voici nos six douaniers. Ils exécutent leur mission. Les journalistes accourent de tous horizons.
Le compte-rendu de Philippe Bouvard
Le Figaro a confié la couverture de l’événement à l’un de ses jeunes journalistes, Philippe Bouvard. Il écrit : « A minuit, le dispositif se mettait en place : deux officiers des douanes et ujn brigadier encapuchonnés plantaient un panneau indiquant ‘’Arrêt douane’’ sur la basse corniche. Et les contrôles commençaient... Une centaine de journalistes de toutes nationalités et quelques dizaines de curieux qui avaient bravé la pluie diluvienne pour assister à un instant historique avaient créé sur la route la plus inextricable confusion que la Côte ait enregistrée... Bientôt le ton montait. Les occupants des voitures se mirent à user de leurs avertisseurs. De certains véhicules sortaient des drapeaux monégasques ou des pavillons blancs qu’on pouvait interpréter comme des demandes de cessez-le-feu. Pendant ce temps, imperturbable sous l’averse et sous le feu des projecteurs, le douanier opérait. Un beau douanier, ma foi. Venu tout exprès de Toulouse et qu’on avait fait tondre de frais l’après-midi. Au vingtième flash, un titi lui lança : « Tu n’as pas dû en avoir autant pour ta première communion ! »
Mais sur le Rocher, on rit moins. Nice-Matin rappelle que Monaco, n’étant pas membre des Nations unies, ne peut saisir directement le Conseil de sécurité.
Le blocus est levé
Dans l’après-midi du 13 octobre, le prince Rainier fait une allocution sur Radio Monte-Carlo. Il annonce son intention de reprendre les négociations.
Paris prenant acte de ce geste de bonne volonté, le blocus est levé le lendemain.
Les douaniers replient leur parapluie, les photographes rangent leurs appareils, les automobilistes retrouvent la liberté de passer d’un pays à l’autre sans avoir le sentiment de franchir une frontière. La bataille a duré le temps d’une pluie d’automne.
Mais elle n’a pas été sans conséquences.
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Une nouvelle Constitution
Le 17 décembre 1962, Rainier III promulgue une nouvelle Constitution. Elle donne le droit de vote aux femmes, abolit la peine de mort, renforce les prérogatives du Conseil national, notamment en matière budgétaire. Le 18 mai 1963, six conventions sont signées entre la France et la Principauté concernant la fiscalité, les douanes, les relations de voisinage. Désormais, les sociétés qui réalisent plus de 25 % de leur chiffre d’affaires hors de Monaco sont soumises à un impôt sur les bénéfices. Les Français nouvellement installés en Principauté ne peuvent plus, comme auparavant, échapper au fisc français.
La France a obtenu des garanties fiscales. Monaco a préservé sa souveraineté et l’essentiel de son originalité économique.
La tempête était passée. Le blocus d’octobre 1962 n’était plus qu’un souvenir.