Polémique. C’était ça ou mourir : le roman phénomène de la rentrée a-t-il été écrit par une IA ?

C’est une polémique littéraire d’un nouveau genre qui frappe le roman à succès du jeune Thélyson Orélien, le jour-même où il a décroché le prix du roman Fnac, avec C’était ça ou mourir, son premier roman. L’auteur canadien d’origine haïtienne se voit accusé de n’avoir pas écrit son livre… qui aurait été rédigé au moins partiellement par une intelligence artificielle (IA). Il a contesté ce mardi un tel usage.

Thélyson Orélien est né aux Gonaïves, en Haïti, en 1988. Il quitte le pays après le terrible séisme de 2010, et devient poète, journaliste et critique littéraire au Québec. Si C’était ça ou mourir constitue son premier roman, son écriture a été remarquée depuis longtemps : lauréat du concours d’écriture de l’ONU pour Haïti en 2006, il a gagné en 2007, en Suisse, le prix international jeunes auteurs pour Les Couleurs de ma terre. Finaliste en 2009 du prix Arthur Rimbaud de la Maison de la poésie de Paris, il a aussi décroché en 2014 le prix du public décerné par Radio-Canada pour sa nouvelle Où va le monde.

Que raconte l’ouvrage ?

Le roman C’était ça ou mourir raconte - à la première personne - l’histoire d’un certain Jonas Dorléon, un professeur d’histoire-géographie qui fuit son pays englué dans la violence des gangs. Suit un périlleux périple à travers 12 pays, jusqu’au Canada, où il retrouve enfin « le droit de respirer sans avoir peur ». 

Pas autobiographique, l’histoire reste marquée par l’histoire personnelle de son auteur, entre tragédies et moments plus légers. Le narrateur se remémore le jour où un père et sa fille « ont dû traverser une rivière. Pas très large, mais profonde, et surtout vicieuse. […] L’homme a glissé. La gamine aussi. […] On a réussi à repêcher le père. Mais pas la fille. Après, il ne parlait plus… » Ou encore : « Un après-midi, un touriste canadien m’a demandé combien je gagnais par jour. J’ai répondu : “Depende del clima y del racismo.” (Ça dépend de la météo et du racisme.) Il a ri. Il m’a laissé 10 pesos. Son rire était plus lourd que sa pièce. » L’ouvrage a été publié au Québec par les éditions du Boréal, en mars, qui en ont cédé les droits à Grasset pour la France.

Qu’en dit la critique ?

L’ouvrage est un véritable phénomène de librairie, encensé par la critique, numéro trois des ventes avec 35 000 exemplaires. Outre le prix Strasbourg - Espoir, décerné dès le mois d’août par le groupe EBRA (auquel appartient votre journal), il a depuis séduit les jurés du prix du roman Fnac, du prix Première Plume, du prix Méduse, du prix Livres Hebdo des libraires… Fait rare : l’ouvrage figure dans les sélections des cinq « grands » prix d’automne : le Goncourt, mais aussi le Renaudot, le Médicis, le Femina, et le prix Décembre. Rien que ça.

Pourquoi le livre fait-il polémique ?

Mais le 21 septembre, une publication du compte X Balance ton claude (@Pangramed) lance un véritable pavé dans la mare : « Selon Pangram, ce roman est rédigé presque intégralement par une intelligence artificielle. Nous avons testé plusieurs passages, à divers endroits du manuscrit, pour presque toujours le même résultat : 100 % IA », affirme-t-il.

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Un chroniqueur littéraire du Figaro, Samuel Fitoussi, diffuse le message, bientôt vu plus de trois millions de fois. Pangram est un outil de détection de contenus réalisés par IA, réputé fiable : il revendique un taux d’erreur de 0,00041 %, soit un « faux positif » sur 24 400 textes analysés. Dès lors, les commentaires s’emballent et accusent - parfois sur fond d’un racisme éhonté - l’auteur et son éditeur d’avoir trompé les lecteurs.

A-t-il vraiment été rédigé par l’intelligence artificielle ?

Alors, le livre a-t-il été rédigé par l’IA, alors même que les qualités littéraires de Thélyson Orélien étaient reconnues bien avant ? L’auteur - ou l’éditeur ? - a-t-il pu « passer à la moulinette de l’IA » son manuscrit, pour l’améliorer ? Ou au contraire a-t-il tout écrit lui-même, mettant en échec la détection de Pangram ? À ce stade, rien ne permet de trancher.

Un outil comme Pangram se base sur des récurrences statistiques, par rapport à ce que peut produire l’expression humaine : distribution des mots, structures syntaxiques, rythme des phrases, etc. L’auteur du post initial a publié un nouveau message, expliquant que Pangram considérait comme « humains » des textes de Thélyson Orélien publiés en 2014, contrairement aux extraits de C’était ça ou mourir. Pour autant, même réputés fiables, les détecteurs d’IA ne sont pas infaillibles. Surtout, l’auteur a longuement raconté la genèse de son roman, depuis 2017 - lorsqu’il a commencé à travailler dessus. Avant l’avènement de l’IA générative, donc.

Que répond Thélyson Orélien ?

Thélyson Orélien a rejeté ce mardi les accusations : « J'ai toujours aimé la création et l'écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine », a réagi l'auteur auprès de Libération. Il a indiqué être « en train de constituer un dossier » avec ses éditeurs « pour prouver » qu'il a écrit l'ouvrage de sa main. « Mes traditions sont haïtiennes et caribéennes. Les images, les répétitions et les rythmes sont une parole vivante, elles sont miennes », a poursuivi l'écrivain.

Dans un communiqué adressé à l'AFP, l’éditeur Grasset s'est élevé « fermement contre tout propos malveillant affirmant de façon péremptoire que le livre aurait été nourri ou écrit par une IA, qui blessent affreusement l'écrivain au parcours exceptionnel ». En off, des salariés ont fait état de « rumeurs », voire de « fake news ». Un salarié rappelle qu’« Amazon propose des dizaines de romans écrits sous IA : aucun n’a de succès. […] Tous les romans écrits ainsi ne sont jamais devenus de best-sellers », selon BFMTV.

Quels précédents ?

Ce n’est pas la première fois - et sans doute pas la dernière - qu’une telle polémique émaille l’actualité littéraire : en mars dernier, Hachette Book Group (qui appartient à Hachette Livres, comme Grasset) a retiré des ventes Shy Girl, un roman d’horreur signé Mia Ballard. Selon Pangram - déjà - 78 % du livre était écrit par une IA. L’autrice avait d’abord nié avoir personnellement utilisé l’IA, avant de constater qu’un proche avait modifié la version initiale de son texte avec l’IA - sans son accord, affirme-t-elle. Elle estime aujourd’hui que l’affaire a « ruiné sa réputation » et « sa santé mentale ».

Au Japon, Rie Kudan a remporté le prestigieux prix Akutagawa, avant d’admettre que 5 % environ de son livre a été rédigé à l’aide d’une IA. Enfin, la nouvelle The Serpent in the Grove, de Jamir Nazir, a remporté un prix régional du Commonwealth Short Story Prize avant d‘être vivement soupçonnée d’avoir été générée par IA.