Plus de mille mathématiciens s'engagent à ne pas utiliser l'IA dans leurs recherches afin de préserver les mathématiques comme une activité humaine gratifiante, ainsi que l'avenir des carrières académiques
Plus de mille mathématiciens manifestent leur mécontentement face à l'utilisation croissante de l’IA dans leur discipline. Cette fronde fait suite à la publication massive et chaotique de travaux par OpenAI, ce qui submerge la communauté et nuit à la compréhension des démonstrations. Réunis au sein d'une organisation appelée « Association des mathématiciens humains », ils se sont engagés à ne pas travailler pour des entreprises spécialisées dans l’IA et à éviter d’utiliser leurs modèles dans leurs recherches. Les mathématiciens dénoncent les effets négatifs de l'IA générative sur leur discipline et sur l'avenir des carrières académiques.
L'Association des mathématiciens humains (AHM) a été créée à la suite de découvertes controversées faites par des entreprises d’IA, comme la publication en une seule fois de 722 articles par OpenAI le 6 octobre 2026. Elle compte désormais plus de 1 000 membres, dont des professeurs et des doctorants. Des personnalités réputées telles que Terence Tao ont exprimé leurs craintes quant à la façon dont ces découvertes sont diffusées en masse.
Le mathématicien Terence Tao a déclaré que ces publications massives risquaient de nuire à la discipline. Dans de nombreux cas, les résultats publiés par les laboratoires d'IA sont formalisés et peuvent donc être considérés comme des solutions exactes. Cependant, les articles sont souvent présentés de manière hermétique et sont rédigés à la hâte, ce qui rend difficile pour la communauté des mathématiciens d'en extraire le sens et de les comprendre.
En réponse aux préoccupations des mathématiciens, un groupe consultatif indépendant sur les mathématiques et l’IA a été mis en place afin de conseiller les entreprises du secteur de l’IA sur les meilleures pratiques. OpenAI avait précédemment assuré qu’il tiendrait compte de ces conseils, mais sa dernière publication semble aller à l’encontre de nombreuses suggestions du groupe. Les spécialistes ont dénoncé ce manque de rigueur et de clarté.
Le groupe consultatif a souligné que les modèles d'OpenAI restent inaccessibles à la communauté scientifique. « Nous tenons à le dire clairement dès le départ : nous n’approuvons pas cette pratique, et nous leur demandons de cesser de tester des problèmes mathématiques avancés sur des modèles propriétaires », a déclaré le groupe consultatif dans un communiqué publié fin septembre 2026. OpenAI est passé outre cette recommandation.
OpenAI a été critiqué pour avoir ignoré cet avis tout en s’en servant pour « fonder sa légitimité » dans ce domaine. « En faisant fi du principe fondamental de la position du groupe consultatif, OpenAI a fait preuve d’un mépris total pour les normes de la recherche scientifique, normes qui garantissent que les mathématiques restent fiables, menées de manière éthique et dans l’intérêt public », a déclaré l’Association des mathématiciens humains.
Les différents niveaux d'engagement au sein du collectif
L'AHM propose trois promesses distinctes, la troisième étant facultative. L'organisation sépare les membres en deux groupes principaux selon le degré de leur engagement. Le premier groupe, qualifié de « végétarien », rassemble les scientifiques qui refusent de travailler pour ou avec des entreprises d'IA et qui s'abstiennent d'utiliser des agents IA conversationnels pour rédiger des articles de recherche, des notes de cours ou encore des livres.
Le second groupe, qualifié de « végétalien », va encore plus loin en bannissant intégralement l'IA de toute activité de recherche. Cette division montre que les membres divergent sur le futur, tout en convergeant sur les risques pour leur discipline. Sam Raskin, professeur de mathématique à l'Université Yale, a préféré s'en tenir à l'engagement végétarien en raison d'une incertitude quant à l'utilisation ponctuelle de l'IA pour des tâches simples.
Les motivations vont de la préoccupation environnementale aux inquiétudes liées à la sécurité de l'emploi, en passant par le désir de préserver les mathématiques comme une activité humaine gratifiante. Sam Raskin dénonce aussi le manque de transparence de certains membres de la communauté mathématique qui perçoivent discrètement des rémunérations de la part de sociétés d'IA comme Anthropic, qualifiant cette situation de « toxique ».
Sam Raskin a déclaré : « j’entends sans cesse parler de personnes occupant des postes de direction au sein de la communauté mathématique, qui dirigent des institutions et autres, et qui sont discrètement rémunérées soit par Anthropic, soit par OpenAI, sans nécessairement divulguer cette information. Et je pense que c’est toxique ». Selon les critiques, les récents articles d'OpenAI ont anéanti plusieurs années de travail et des projets de thèse.
« C’est bien d’avoir de nouveaux résultats, mais cette ampleur, c’est une autre histoire. C’est un véritable chaos. Cela peut provoquer un effondrement massif de la culture universitaire et tout simplement anéantir la plupart des départements. C’est un problème de société et il semble que les laboratoires d’IA ignorent complètement cette question », a déclaré Bartosz Naskręcki, mathématicien à l’université Adam Mickiewicz de Poznań, en Pologne.
La préparation aux réalités futures et les enjeux éthiques
Loin de se limiter à une opposition passive, l'association a constitué plusieurs comités afin de réfléchir à l'avenir de la profession dans un monde transformé par l'IA. Ces groupes de travail se penchent notamment sur la protection des prépublications contre leur intégration non consentie dans les données d'entraînement de l'IA, la révision de l'enseignement universitaire, ainsi que la résolution des difficultés de carrière des enseignants-chercheurs.
Par ailleurs, les mathématiciens de l'AHM ont précisé qu'ils ne sont pas des opposants radicaux à l'IA. Steven Sivek, chercheur en mathématique à Imperial College London et membre végétalien, a déclaré : « nous ne sommes pas dans le déni. Nous ne mettons pas la tête dans le sable en disant que cela n'arrive pas. Je veux dire, cela arrive, c'est réel. Nous devons trouver comment adapter la profession à cette nouvelle réalité émergente ».
Steven Sivek conçoit les mathématiques comme un artisanat exigeant un travail approfondi et refuse « l'idée d'éteindre une partie de mon cerveau et juste laisser la machine s'en charger » ou de publier des travaux qu'il ne peut ni comprendre ni garantir. Selon les experts, les récentes publications d'OpenAI ont eu un impact sur plusieurs domaines des mathématiques, notamment la combinatoire, les probabilités, l'informatique théorique, etc.
De plus, des considérations éthiques majeures motivent ce mouvement, comme le souligne Hervé Le Dret, de Sorbonne Université, qui pointe du doigt le « gaspillage scandaleux de ressources et l'impact environnemental » de l'IA. OpenAI et Anthropic ont refusé de commenter les déclarations de l'AHM.
Sources : AHM, billet de blogue
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Cette démarche est-elle pertinente ? Protège-t-elle réellement la discipline contre les abus de l'IA ?
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