Percée du Rassemblement national au Sénat : ce que change l’arrivée d’un groupe d’extrême droite
La députée RN Edwige Diaz a été élue au Sénat, elle est pressentie pour prendre la tête du groupe d’extrême droite à la Chambre haute. PHILIPPE LOPEZ/AFP
Quinze élus sur 348, et déjà de grandes ambitions. « Une victoire historique », a salué Marine Le Pen, dans une formule devenue presque machinale un soir de résultats politique. Au lendemain des élections sénatoriales du dimanche 27 septembre, le Rassemblement national et ses alliés de l’UDR [le parti fondé par Eric Ciotti, NDLR] revendiquent suffisamment de sièges pour former leur premier groupe, une première au Palais du Luxembourg. « Ça va changer la donne, y compris l’ambiance », prévient le patron des sénateurs socialistes Patrick Kanner. Et de fait, cette percée à la chambre haute, où la droite et le centre dominaient, va avoir des conséquences aussi bien sur l’agenda parlementaire que sur les instances ou la répartition du temps de parole.
• Un temps de parole garanti
« Un groupe politique permet d’avoir des moyens d’expression, d’avoir un temps de parole », s’est réjoui ce lundi 28 septembre Julien Sanchez, vice-président du RN, sur TF1. Et de fait, jusqu’à présent, les trois sénateurs RN partageaient leur temps de parole au milieu du groupe des non-inscrits dont le total de temps de parole s’élevait à trois petites minutes. Avec la formation d’un groupe à part entière, ils auront désormais plus de latitude pour s’exprimer. Le règlement prévoit un minimum de cinq minutes par groupe et par proposition de loi examinée, lors de la discussion générale des textes.
Un gain non négligeable puisque le parti et son allié d’extrême droite pourront alors désigner des orateurs et défendre régulièrement des positions à la tribune, y compris sur des textes dont ils n’auront pas l’initiative. Un changement également visible lors des questions au gouvernement. Les non-inscrits pouvaient poser une question toutes les six séances, contre une par séance pour chaque groupe.
• Niches parlementaires
Si déposer un texte ne suffit pas pour le voir aboutir en débat, le nouveau groupe d’extrême droite pourra désormais bénéficier de niches parlementaires. Des créneaux de quatre heures au Sénat sont répartis entre les groupes sur l’année pour faire examiner les textes de leur choix.
A l’Assemblée nationale, le RN a déjà utilisé ces rendez-vous pour tenter de rallier une partie de la droite à ses propositions. Le 30 octobre 2025, il avait ainsi fait adopter, par 185 voix contre 184 et avec le soutien de députés LR et Horizons, un changement sur l’accord franco-algérien de 1968.
Autre revendication portée lors d’une niche RN en 2023, la présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, qui est ensuite revenue dans celle de LR en janvier 2026, avec son soutien. Réinscrite à l’ordre du jour par le gouvernement, cette nouvelle proposition a été adoptée en première lecture le 7 juillet, par 313 voix contre 199. C’est notamment ce texte qui est dénoncé par les oppositions de gauche comme un « permis de tuer ».
Le patron des sénateurs socialistes Patrick Kanner s’attend à des textes « particulièrement provocateurs ». Leur adoption nécessitera toutefois de réunir une majorité, dont le RN et ses alliés restent très loin.
• Le droit de lancer des commissions d’enquête
Parmi les autres moyens mis à sa disposition, « un droit de tirage », s’est félicité Edwige Diaz, vice-présidente du RN, nouvelle sénatrice de Gironde. Derrière cette expression, la possibilité pour chaque groupe d’obtenir, une fois par an, la création d’une commission d’enquête. Le groupe à l’origine de l’enquête peut également obtenir pour l’un de ses membres, la présidence ou le poste de rapporteur.
Auditions sous serment, accès à des documents, investigations pendant six mois au maximum : ces commissions permettent d’examiner un sujet en profondeur, mais surtout de lui donner une exposition publique.
A l’Assemblée, l’extrême droite par le biais de l’UDR et d’Eric Ciotti a utilisé ce droit pour lancer la très controversée enquête sur l’audiovisuel public à l’automne 2025. Son président, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), avait même accusé le rapporteur Charles Alloncle (UDR) de l’avoir transformée en « procès individuels et en tribunal politique ».
Aujourd’hui, le RN dispose donc désormais du même levier au Sénat, sans pour autant contrôler seul les conclusions des enquêtes. La composition des commissions doit au Sénat aussi refléter les rapports de force entre les groupes.
• De l’argent et des équipes supplémentaires
« Des moyens, des gens et des sous en plus », résume auprès de l’AFP un cadre du RN. Le groupe recevra une subvention du Sénat, calculée notamment selon son effectif, pour financer son fonctionnement et recruter une équipe chargée de préparer les textes et les interventions des élus.
A ces ressources collectives s’ajoutent les moyens attribués à chaque siège. Un sénateur dispose d’un crédit mensuel de 8 827,40 euros pour les rémunérations de base de ses collaborateurs, dans la limite de cinq salariés. Le Rassemblement National lui aussi y gagne, puisqu’une partie de l’aide publique aux formations politiques est calculée en fonction du nombre de députés et de sénateurs qui s’y rattachent.
• Le poids de la symbolique d’une place dans les instances
Dès dimanche soir, la sénatrice écologiste Mélanie Vogel a appelé à un « cordon sanitaire » et à « ne pas collaborer avec eux, ne pas voter pour eux, ne rien signer avec eux ». Cette nouvelle installation d’un groupe RN remet en question l’attitude des autres formations et l’éventualité d’un « cordon sanitaire ». « Le risque c’est que ce groupe RN tire encore davantage les LR vers l’extrême droite », prévient le sénateur écologiste Yannick Jadot sur Public Sénat. La sénatrice de l’Ain Sylvie Goy-Chavent, qui siégeait chez LR, a dès dimanche soir, annoncé son ralliement au nouveau groupe parlementaire formé par le RN et l’Union des Droites pour la République (UDR).
L’extrême droite sera maintenant représentée à la conférence des présidents, qui organise les travaux du Sénat. Il pourra donc prétendre à des postes au bureau, l’instance dirigeante de la chambre, dont la répartition doit tenir compte des équilibres politiques. Gérard Larcher, président du Sénat, a déjà promis de son côté, de « permettre à chaque groupe d’exercer pleinement ses droits », notamment dans la composition du bureau et de la conférence des présidents.
Par Timothée Maubon