Pascal Chabot : "Nous vivons dans un archipel de capsules, un grand renversement pour l'humanité"
Le monde va mal. Que nous arrive-t-il ? Quel avenir pour l'humanité ? Le philosophe belge Pascal Chabot répond à l'injonction de Camus qui disait que "mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur de ce monde". dans son nouveau livre, il avance alors l'idée que nos vies sont devenues "encapsulées". Certes, ce sont souvent des capsules bien confortables, mais qui nous coupent du monde extérieur et menacent notre "vivre ensemble". Un livre qui connaît déjà un grand intérêt en France.
Que sont ces capsules ?
Il y a une présence des capsules dans l'univers médiatique (musique, vidéo) mais aussi, par exemple, dans le monde de la pharmacie ou du transport (voiture, avion). On le voit sans vraiment l'interroger. Le mot "capsule" vient du latin, il signifie une boîte. Et le livre fait le descriptif de nos comportements qui se déploient dans toute une série de boîtes, en l'occurrence technologiques. Bien nommer les choses, c'est ici porter un désir de compréhension, voire de libération.
L'arrivée de l'IA a accentué ces "capsules" soumises, dites-vous, à un surconscient.
Parler des capsules, c'est évoquer une théorie de l'habitat contemporain comme il y en eut chez Bachelard ou Heidegger. Elle part de l'idée que l'humain doit se protéger. On a beau aimer la nature, on sait que nos corps sont fragiles, sont nus. Il s'agit de créer autour de soi un cocon protecteur. Mais celui-ci a changé de statut : il est aujourd'hui doté de multiples moyens de connexion. La capsule d'aujourd'hui est un lieu où l'on n'est pas seul, et dans lequel on ne s'ennuie pas, étant en permanence diverti. Si le corps est dans la capsule, l'esprit et la conscience sont liés à une série d'autres personnes, d'autres consciences grâce aux réseaux. La capsule devient le nœud entre la protection intérieure et un surconscient numérique que je vois comme un dôme, une giga capsule d'informations, de vidéos, d'avatars d'autrui, avec qui on peut se connecter. Et notre conscience est de moins en moins liée à notre inconscient. C'est une mutation inquiétante. Dans l'histoire de l'humanité, on a toujours essayé de s'entendre avec son inconscient, de dialoguer avec son corps. Or on voit bien qu'aujourd'hui, on est moins dans notre corps, moins dans notre inconscient, et lié à ce surconscient numérique qui est aussi de moins en moins impersonnel. Car si les IA deviennent attractifs pour nous, ce susconscient numérique semble convenir à notre singularité. Ce qui m'amène à parler de vies encapsulées.
David Van Reybrouck : "La plus grande menace pour la population belge est à peine regardée"Dans ces capsules numériques, on n'habite plus le monde. Vous dites que, jadis, arrivé dans un hôtel, on demandait une carte de la ville, aujourd'hui on demande le code wifi. On ne cherche plus le progrès mais l'optimisation.
C'est un renversement par rapport à la philosophie des années 1950-60, à l'héritage phénoménologique de Sartre ou Merleau-Ponty. Il y avait un mantra : "l'être au monde", les relations de chacun avec autrui, avec le monde et la nature, sortir de soi. On assiste à un renversement vers davantage de repli, de refuge. Je refuse un manichéisme facile qui serait de dire qu'on a perdu le monde et que nos capsules sont aliénantes. Certes, on apprécie le confort qu'elles offrent et l'optimisation dans les technologies biomédicales ou de télécoms, par exemple. Je ne regrette pas un monde aux technologies primitives, mais je regrette une monoculture de l'optimisation. Celle-ci est devenue la figure du progrès dans nos capsules, voire le progrès lui-même. Passer d'un IPhone 12 à un IPhone 13 n'est pas le progrès. On perd de vue l'autre progrès, le progrès humain, le progrès véritable qui est fait d'aventures, de surprises, de "subtil". Méfions-nous de la motoculture de l'optimisation.
La réanimation de la démocratie est le grand défi contemporain.
Vous parlez d'une inversion capitale, d'un "chiasme". La technologie devient une "technonomie" et notre autonomie dévient une autologie. Pouvez-vous expliquer ?
C'est un jeu sur des mots venus du grec qui peut nous dire beaucoup de choses. Il y a aujourd'hui un déplacement du "nomos", de la règle. On doit répondre aux questions : d'où vient la règle ? Qui a le pouvoir ? Qui a la vérité ? L'idéal des Lumières disait que la vérité venait du "logos", d'une compréhension technique du monde, et que le "nomos", le pouvoir, venait de l'individu et d'une société qui fixe ses règles librement. Dans le monde des capsules, il y a un renversement. C'est l'univers technique qui nous dicte nos comportements, ce que nous devons faire, voire penser. Les voitures freinent pour nous. Par contre, on a une sorte d'espace de liberté dans la production de la vérité, mais qui est devenu très autocentré, parfois délirant, avec des vérités alternatives qui ne sont plus liées au monde de l'expérience. On a vu des propos antivax ou climatosceptiques qui ne reposent sur aucune expertise. Cela nous fait sortir du sens commun, de ce qui est la base d'une démocratie : une vérité partagée. On est dans un archipel de capsules.
La démocratie est-elle en danger ?
La réanimation de la démocratie est le grand défi contemporain, et on voit des personnes qui ont un discours lassé sur la démocratie et ont une attirance pour des discours autoritaires. La démocratie est notre bien le plus précieux, car c'est le système qui garantit nos libertés. Il faut la réanimer dans un monde qui, par la norme technique, par l'absence de sens commun, fait que les conditions pour une démocratie ne sont plus remplies. C'est la question du vivre ensemble, de ce qui fait une société. Les messages circulent de moins en moins d'une personne à une autre. Ils restent dans une logique de capsule portée par les réseaux. Chacun est dans son fragment de monde. Et ce monde éclaté n'a plus besoin que d'une gouvernance technique qui n'est pas du tout une démocratie. On a besoin d'une vraie théorie du pouvoir démocratique, de qui décide quoi, de qui gouverne la technique, de qui nous gouverne. Le droit, la justice, la philosophie politique et la politique doivent prendre la mesure de ce défi pour se réinventer.
"Quand le réel se rappelle à nous en dernière instance, il est trop tard"Que devient l'idée de progrès ?
Il faut réanimer cette idée de progrès et, ne plus la restreindre à cette logique d'optimisation. Le progrès, ce n'est pas changer de téléphone mais cela veut dire une façon d'être juste, de se lier à la nature, de faire de vrais progrès dans les domaines de l'éthique ou de la culture. Plutôt que de jouer le cynisme de la fin du progrès, j'oppose une culture, une mentalité centrée sur la question du sens, de la justesse, de l'humanisme. Le progrès est la question philosophique sans doute la plus importante. Quand on voit un enfant, tout son logiciel mental est façonné par l'idée d'un progrès. Nous aussi, nous pouvons faire des progrès dans l'art d'être courageux ou d'écrire correctement, des progrès qui fassent droit aussi à ce qui est humain.
Vous prônez le 'subtil'.
J'évoque dans le livre des situations qui sont des capsules. Si on les regarde bien, on peut alors être confronté à ce qui est l'essentiel de la vie humaine. Par exemple, devant une couveuse, magnifique capsule en néonatologie, on est aussi face au mystère et à la saveur d'exister. Il faut acquérir une culture du regard pour voir dans les capsules quelque chose d'un autre ordre. Comme lorsque j'ai contemplé la perfection d'une mandarine déposée dans une chambre d'hôtel. Il y a beaucoup de "subtil" à voir. C'est la culture, l'art, la philosophie qui sont dépositaires de cet autre rapport au monde qu'ils cherchent à verbaliser, et qu'il faut cultiver. Il ne s'agit pas de sortir des capsules, mais de regarder autrement et de remettre au centre ce qui nous importe.
"Nous avons tendance à penser que nous sommes plus intelligents que nos ancêtres, or c'est une grave illusion"N'est-il pas significatif que les régimes autocratiques coupent d'abord dans la culture ?
La culture est le lien véritable. Son origine est chez Cicéron qui disait : comme le paysan cultive ses champs, il s'agit pour toi de cultiver ton âme. Il dit que la culture de l'âme, c'est la philosophie. Comme on prend soin d'une plante, on doit prendre soin de ce qui mérite de naître, de notre façon de regarder, de notre sensibilité, de nos paroles vis-à-vis des autres, c'est tout ça qui fait la culture. C'est le centre de l'existence. Notre rapport à la nature est aussi la grande question contemporaine car dans nos capsules, la nature est loin. Une culture de la nature est nécessaire. C'est la relation aux autres et à la nature qui compte. Le philosophe Gilbert Simondon écrivait que la relation a valeur d'être. Dans un couple par exemple, il y a trois entités, les deux personnes et puis la relation elle-même. La notion de subtil que j'apporte est une paraphrase pour dire qu'on peut progresser dans l'art d'être mieux lié. Il faut retrouver le monde, mais autrement que depuis les capsules, d'une manière plus relationnelle et moins frontale.
→ Pascal Chabot, "Nos vies encapsulées. Quel devenir pour l'humanité ?", PUF, 234 pp., 18 €
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