Les frontières du rire : épisode 6/9 du podcast Ouvrir les vannes | France Inter
Longtemps présentée comme le passage obligé de toute carrière dans l'humour, Paris n'est plus le seul horizon : entre carrières régionales assumées, essor spectaculaire du stand-up africain et diffusion mondiale par les réseaux sociaux, la carte du rire francophone est en train de se redessiner.
Ce sixième épisode réunit les témoignages d'humoristes et de professionnels du secteur venus de Suisse, de Belgique, de Guyane, de Martinique, du Cameroun, de Côte d'Ivoire et du Québec. Tous répondent à la même question : faut-il vraiment quitter son pays pour vivre de son métier ? Et que gagne-t-on, au juste, à rester chez soi ?
Paris, plaque tournante et « passage obligé »
Le premier argument avancé par ceux qui sont partis est arithmétique : Paris concentre les salles, les producteurs et les diffuseurs. "Je vais à Paris parce que la réalité, c'est qu'il y a beaucoup d'opportunités professionnelles en humour à Paris", résume Valery Ndongo, humoriste camerounais. Même constat chez Cody, humoriste belge, pour qui "le territoire est plus grand, le terrain de jeu est plus grand". S'y ajoute une question de rythme de travail : l'humoriste suisse Alexandre Kominek raconte être passé de deux scènes par mois en Suisse à un régime bien plus soutenu — "si je veux vraiment faire partie de la Champion's League, il faut que je joue tout le temps". Pour Nénette, humoriste guyanaise, le départ répond aussi à un manque de visibilité médiatique des artistes ultramarins : "C'est toujours douloureux, mais c'est un passage obligé." Reste que la capitale n'a rien d'un tapis rouge. Kominek rappelle avoir joué "plein de fois devant quatre personnes, six personnes" et corrige l'idée d'un succès rapide : "J'ai dix ans de galère dans les pattes." Julie Conti, humoriste suisse passée par la Petite Loge — quinze places —, souligne de son côté le climat de rivalité : "Il y a beaucoup, beaucoup de concurrence."
Rester, ou revenir : le pari des carrières locales
À rebours de ce mouvement, plusieurs artistes décrivent un retour choisi. L'humoriste suisse Thomas Wiesel dit n'avoir jamais pu s'acclimater à la densité parisienne, "À Paris, il y a un rythme qui m'agresse", et avoir renoncé sans amertume à une carrière française : "On peut tout à fait faire carrière en francophonie sans être basé à Paris." Le producteur suisse Sébastien Corti observe que jouer longuement chez soi avant d'aller ailleurs est devenu un atout : les humoristes romands arrivent en France avec des spectacles déjà rodés, ce qui a bâti la réputation de l'humour suisse à l'étranger.
Le Québec offre un autre modèle : le marché y est petit, "nous ne sommes que 8 millions au Québec en totalité", rappelle Josée Charland, programmatrice du festival Juste pour rire, mais les manières d'y gagner sa vie, de l'écriture à l'animation, y sont nombreuses.
Grégoire Furrer, fondateur du Montreux Comedy Festival, nuance toutefois : "Je défends Paris comme capitale de la francophonie." Selon lui, une carrière locale est parfaitement viable et heureuse, mais les grandes salles, le cinéma et les séries continuent de passer par Paris.
L'Afrique, nouveau centre de gravité
La deuxième partie de l'épisode déplace la focale vers le continent africain, où l'humour connaît un essor rapide. Mamane met en garde les jeunes artistes contre la tentation d'un transfert à l'européenne : "On a des racines comme des arbres", dit-il, expliquant qu'un humoriste ivoirien fait rire parce qu'il brocarde le quotidien précis de tel ou tel quartier d'Abidjan. Il relie aussi son travail à une demande d'histoire : évoquant la conférence de Berlin, il rappelle que "le sort de l'Afrique a été décidé en l'absence des Africains", et estime que la jeunesse africaine "a soif, a faim de son histoire".
L'humoriste ivoiro-marocain Oualas défend une exportation directe, sans intermédiaire: "Nous, ce qu'on veut faire partir ailleurs, c'est notre histoire." Les réseaux sociaux et les télévisions satellitaires accélèrent le mouvement dans les deux sens — tournées africaines aux États-Unis, artistes européens programmés à Montréal, Québécois en tournée à Paris. Pour Grégoire Furrer, trois pôles structurent désormais l'espace francophone du rire : Paris, Montréal et l'Afrique de l'Ouest, Abidjan en tête.
Avec les humoristes
et Josée Charland, programmatrice du festival de Montréal et Grégoire Furrer, créateur du festival de Montreux