"Nous avions 750 espèces, 150 aujourd’hui"… Mais pourquoi cèpes et girolles se font rares ?

Série "Opération champignons" – L’automne s’installe peu à peu et l’envie d’aller en forêt débusquer des champignons vous titille. Midi Libre a choisi de consacrer une série pour explorer les secrets, le business et l’avenir de ces organismes vivants si intrigants. Aujourd’hui, un constat : le nombre d’espèces est en chute libre et pointé du doigt, le réchauffement climatique.

"Normalement, ici, c’est rempli de cèpes. Là, y’a rien ! Et à quelques kilomètres, haut lieu de récolte, il s’en est fait à peine un peu", soupire Pierre, un habitué de ce secteur bien connu des chercheurs de champignon, sur le col de Picotalen, à 1004 m d’altitude, à la limite du Tarn et de l’Hérault, près de Lacaune. Au milieu des fougères et des hêtres, ce jeudi 15 octobre, il accompagne l’association mycologique et botanique de l’Hérault et des hauts cantons (AMBHHP), qui récolte, cueille et recense le maximum d’espèces, comestibles ou non. Et un constat s’impose alors qu’un pic de fréquentation est attendu dans les bois ces prochains jours, avec le début des vacances scolaires : "c’est sec, très sec… Même les "mauvais" champignons qui nous intéressent, j’en vois peu", constate Guy Chauvet, président d’honneur de l’association.

Et le verdict est le même chez ce cueilleur de champignon Gardois parti en quête sur les hauteurs de l’Aigoual, revenu mercredi "avec trois petits cèpes" nous dit-il, ou cet autre sur la corniche des Cévennes pas plus en réussite, "rien de rien… Faut attendre, enfin c’est même pas sûr" lance-t-il un brin désabusé.

"Les saisons commencent plus tard"

Retour au bord d’un petit ruisseau du col de Picotalen, couteau et panier en main, zigzaguant entre les branches d’arbre et les tourbières, Anne-Marie Bourgesse, secrétaire de l’AMBHHP, vient de tomber sur un coprin chevelu, comestible. Mais elle prévient en riant : "on peut le manger, mais il ne faut pas boire d’alcool avec, sinon on voit des éléphants roses !". Même les intenses pluies récentes, voilà deux semaines, n’ont guère changé la problématique, rappelle-t-elle, l’association ayant dû annuler ses premières sorties à cause de la disette en champignon.

Une quarantaine d’espèces recensées lors d’une sortie de spécialistes entre Tarn et Hérault.
Une quarantaine d’espèces recensées lors d’une sortie de spécialistes entre Tarn et Hérault. Yan.Phi.

La sécheresse bien sûr est responsable de cela, et le changement climatique, il faut rester prudent, mais quand on constate des 40° pendant des semaines, il y a un truc.

"Nous avons lancé des comparaisons de pousse pour les trois prochaines années. Moi, ce que je constate depuis 2009, c’est que les saisons de cueillette commencent souvent plus tard, parfois plus tôt", estime cette spécialiste qui croque pour goûter puis recrache, à la façon d’un œnologue, chaque champignon découvert, à la recherche des arômes pour mieux les identifier.

Dans le bois voisin, Guy Chauvet fait parler son expérience d’un demi-siècle de passion champignon. Son constat, documenté, illustre toutes les conséquences du dérèglement climatique. "Depuis cinquante ans que je pratique, je fais des relevés et la météo nous apprend qu’il y a une trentaine d’années encore, nous avions énormément de champignons, jusqu’à 750 espèces. Et l’année dernière et il y a deux ans et trois, nous étions contents avec 150 espèces, c’est une différence énorme, détaille-t-il. La sécheresse bien sûr est responsable de cela, et le changement climatique, il faut rester prudent, mais quand on constate des 40° pendant des semaines, il y a un truc."

Le mycélium ne peut pas se développer

Faute d’eau, le mycélium – les filaments – ne peut pas se développer et donner des champignons, il est comparable à un fruit, "c’est comme un arbre souterrain, si l’arbre n’est pas en bon état, il ne produit pas de fruit. Les grandes espèces comme les cèpes et girolles, elles sont de plus en plus rares, elles manquent d’humidité." Cet ancien professeur d’histoire géographie constate qu’il n’y a pas eu les grandes pluies d’automne, entre mi-septembre et mi-octobre, caractéristique du climat méditerranéen. "On en a eu, mais comme tout l’été a été tellement sec, que le substrat n’a pas été humide, donc pas de champignon."

Éviter les dangers des champignons vénéneux

"Un champignon, c’est fait pour accompagner un plat, il faut en manger un peu et pas tout le temps" rappelle Guy Chauvet. Qui recommande également d’éviter de les cueillir près de la route, car "ce sont des éponges" qui absorbent tout, notamment les gaz d’échappement. Il faut bien sûr ne pas tomber sur un faux cèpe ou une fausse girolle. Et il y en a des mortels. "L’amanite phalloïde, la toxicité apparaît souvent 36 heures après et pour le cortinaire montagnard, mortel lui aussi, la toxicité apparaît 14 jours après", prévient Marie-France Soulié, pharmacienne dans l"Hérault. "Bien sûr, il faut éviter de mélanger ceux qui sont comestibles avec les autres. Il faut aussi faire attention aux jeunes, quand on a une boule qui n’est pas sortie, parfois ce peut être un champignon mortel qui pousse à côté d’un bon. Allez voir des pharmaciens oui, ou adressez-vous à une société de mycologie ou à un voisin qui s’y connaît bien."

La matinée de récolte de la vingtaine de passionnés a quand même permis de rassembler une quarantaine d’espèces étalées sur une table en bois puis documentées. Juste à côté, trois amis sont revenus d’une session intense dans les bois avec seulement trois cèpes. Mais tous les regards sont tournés vers les pluies, enfin annoncées pour ce dimanche.

"On espère une petite poussée dans quelques jours… mais c’est aléatoire, le champignon fait ce qu’il veut, et s’il fait froid ce sera fini…" tempère Guy Chauvet.