On a visité le fort militaire désaffecté du Pipaudon, ouvrage défensif fermé au public sur les hauteurs d’Evenos
Il dresse sa silhouette pentagonale semi-enterrée, en partie défendue par la topographie sévère des lieux, sur les hauteurs d’Evenos, en face du village de Nèbre, dominé lui aussi par une forteresse, datant de l’époque médiévale celle-là.
Accessible au bout d’un long chemin qui part de la RD62 à l’entrée du village, le fort du Pipaudon, dédié à la défense terrestre, est le dernier ouvrage militaire défensif de la place de Toulon. « Désaffecté durant l’entre-deux-guerres (1), il a été édifié avant 1914 et fait partie du système Séré de Rivières, du nom de ce directeur du Génie, ministre de la Guerre, organisateur du relèvement de la défense des frontières après la défaite de 1870 », pose Bernard Cros, ingénieur de la Marine à la retraite, délégué varois de l’association Vauban et membre de l’Académie du Var, qui conduit une visite guidée.
« C’est en 1892 que la décision de construire l’ouvrage est prise, poursuit le guide qui, en matière de fortifications sur l’aire toulonnaise (à qui il a consacré un livre : Citadelles d’azur : quatre siècles d’architecture militaire varoise), fait autorité. Il aura alors pour mission de battre la plaine du Beausset, de flanquer le mont Caume vers la plaine du Broussan, ainsi que de flanquer le massif du Cerveau vers le Val d’Aran. »
Édifié de 1893 à 1895 pour un coût de 376 000 francs
Et le moins que l’on puisse dire c’est que si l’ouvrage, édifié de 1893 à 1895, pour un coût de 376 000 francs (entre 1,5 et 2 millions d’euros actuels), n’a jamais été vraiment défensivement exploité, il est encore remarquablement bien conservé. « À la fin du XIXe siècle, les travaux, c’est surtout du creusement et un peu de maçonnerie, minimise Bernard Cros. Il n’y a pas de réseaux d’eau ni d’électricité. Comme tous les forts, on construit avec les remblais. On est en circuit court. On retrouve d’ailleurs la pierre basaltique locale, noire, sur les pierres à brossage, en relief d’une façade, réminiscence de la Renaissance italienne. »
Acquis par la commune d’Evenos à la Marine en 2007 (sous la mandature de Raymonde Hugonnier) le fort du Pipaudon a un temps servi de locaux pour les services techniques municipaux et, quasi vide, attend aujourd’hui de trouver une nouvelle destination qui le mettrait en valeur. « Ce n’est hélas pas à l’ordre du jour, regrette la maire d’Evenos, Blandine Monier, qui ne désespère pas de voir naître un projet. La commune ne dispose actuellement pas des ressources financières pour le rénover et poursuit d’autres priorités comme le projet de centralité ou le regroupement des écoles. »
Locaux sensibles enterrés sous 10 mètres de roc
L’édifice, prévu pour résister au nouveau et destructeur « obus torpille » dans lequel la mélinite (explosif puissant) a remplacé la poudre noire, est enterré. Sous au moins 10 mètres de roc. Les locaux pyrotechniques (magasins à poudre, ateliers, chargement de munitions, préparation, amorçage), remarquablement aérés, sont desservis par une grande galerie centrale dont l’accès était protégé par une porte principale et un « pont roulant » au-dessus d’une fosse de 3,50 m de profondeur. Galerie qui s’enfonce sous terre et qui rayonne également jusqu’à l’arrière du casernement (prévu pour 360 hommes) et des caponnières (casemates protégeant les fossés extérieurs) défendues par des canons-revolvers à balle. L’ancêtre des mitrailleuses.
J. -M. V. / Var-matin
« Il y a également un monte-charge et un accès à la partie aérienne, 10 mètres plus haut, qui accueillait les pièces d’artillerie, détaille encore Bernard Cros. On trouve également deux citernes, la première, au-dessus d’une capacité de 120 m3 et une autre, enterrée, de 180 m3. Le ratio de l’époque c’était 5 litres par homme et par jour. »
Les positions d’artillerie étaient disposées sur le toit
Sur une espèce de toit artificiel, prévu pour la récupération de l’eau de pluie, la position d’artillerie donc, configurée et aménagée pour une défense optimale, avec des cheminements protégés, était composée de six canons de 120 mm, six canons de 95 mm et deux mortiers.
J. -M. V. / Var-matin
Séparé du corps principal, un ouvrage annexe abrite enfin la citerne de 120 m3 et l’infirmerie avec ses locaux d’hospitalisation.
« Tout était pensé pour fonctionner comme un petit village et prévu pour une vie en autarcie en cas d’encerclement », conclut Bernard Cros. Et même si Pipaudon « ne figure au rang des plus grands forts », le génie militaire n’a pas usurpé son nom en signant cette remarquable construction. Le potentiel est immense.
1 Le fort fut occupé de septembre 1943 à août 1944 par une garnison de 61 marins et aviateurs allemands.