« Nous privilégierons toujours l’excellence par rapport au profit » : Château Margaux, nectar plus ultra
Bâti en 1815, l’édifice est surnommé le « Versailles du Médoc ».
© Brice Braastad / EPISODE II
Le roi des premiers crus bordelais réinvente sans cesse sa légende, sans jamais trahir son âme. Rencontre avec Alexis Leven-Mentzelopoulos, directeur du domaine, qui promet un millésime 2025 exceptionnel.
Il est des noms dont le simple énoncé titille les papilles, donne des étoiles dans les yeux et convoque l’éternité. Pour l’amateur de vins rouges d’exception, Château Margaux est de cette trempe. Des premiers grands crus classés en 1855, il est le plus mythique. Des arômes purs, complexes, racés : une parfaite expression du cabernet sauvignon sur un terroir d’exception. Une dimension incroyable en bouche avec des tanins nobles et soyeux, un grain superbe et, surtout, une admirable fraîcheur. La prose déroutante de l’œnologie peut se révéler opaque pour le néophyte, surfaite pour l’expert. Pour parler simple, goûter un Château Margaux reste un moment rare, jubilatoire et singulier.
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À l’entrée de Margaux, le village le plus méridional du Médoc, un panneau affiche en majuscules : « Margaux, le vignoble le plus célèbre du monde ». Le château, édifié en 1815 et meublé dans l’esprit napoléonien, sert de décor aux badauds, américains, chinois ou venus du Pas-de-Calais, qui s’immortalisent devant le domaine, surnommé le « Versailles du Médoc ». Une petite cité viticole de pierres blondes et de tuiles claires qui, en ces premiers jours d’été girondin, mousse de rayons. Les plus chanceux – ceux qui ont pris soin de réserver – auront droit à un tour de la propriété et à une dégustation. « Nous sommes les seuls, parmi les premiers grands crus classés bordelais [une distinction partagée avec quatre autres châteaux : Lafite Rothschild, Latour, Mouton Rothschild et Haut-Brion, NDLR], à offrir, chaque jour, ce privilège à des amateurs éclairés ou à des béotiens. C’est une tradition et une immense fierté », assure Alexis Leven-Mentzelopoulos, 33 ans. En 2023, le jeune homme est devenu châtelain et directeur de Château Margaux en prenant la succession de sa mère, Corinne Mentzelopoulos. Elle en était aux commandes depuis 1980, soit trois ans après le rachat de la propriété par son père, André Mentzelopoulos, pour 72 millions de francs. Une paille.
Alexis Leven-Mentzelopoulos représente la troisième génération des Mentzelopoulos à la tête de l’entreprise.
EPISODE II / © Brice Braastad
Car Château Margaux – constitué au XVIe siècle, quand Pierre de Lestonnac, négociant en vin et écuyer de Charles IX, achète, en 1572, les premières parcelles – reste une référence absolue. En 1705, la « London Gazette » annonce les premières enchères de grands crus de Bordeaux : 230 barriques de Margose. Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis, un temps ambassadeur en France de la jeune confédération, lui vouait un culte absolu et en collectionnait les flacons bouchés aux chevilles de bois, chiffons huilés ou bouchons de roseau. Plus récemment, en 2006, Elizabeth II avait sélectionné son millésime 1991 pour fêter ses 80 ans. En 2010, l’ex-président chinois Hu Jintao fit modifier le protocole de son voyage officiel pour y déguster quelques grands crus. Si Bruce Wayne (« Batman v Superman ») ou Steve Jobs en boivent à l’écran, le château ne règle aucun « appearance fee ». Pas le genre de la maison.
Pour faire un grand vin, il faut une conjonction exceptionnelle de climat, d’élevage et de terroir. Le sol du domaine de 262 hectares, dont un tiers de vignes, est particulièrement profond. Il se compose d’une couche de 4 à 11 mètres de galets provenant de l’ère glaciaire Günz. C’est précisément grâce à ces galets que le sol a une énorme capacité de drainage de l’eau, ce qui oblige les vignes à s’enraciner très profondément pour y accéder. À Margaux, on ne badine pas avec la qualité. Prenez le millésime 2025. Alexis Leven-Mentzelopoulos n’hésite pas à le qualifier d’« exceptionnel, s’inscrivant dans la lignée légendaire des grands millésimes se terminant par un 5 dans l’histoire du château ». Une floraison précoce, un été très chaud et sec, des rendements historiquement bas mais une concentration record : les conditions étaient réunies pour l’épique. L’assemblage final (89 % de cabernet sauvignon, 6 % de merlot, 4 % de cabernet franc, 1 % de petit verdot) donne naissance à un vin très parfumé, complexe, doté d’un bouquet floral caractéristique du château, s’exprimant avec une grande pureté et un raffinement exceptionnel. « En matière de quantité, il faut remonter à 1856 pour retrouver une production aussi réduite », souligne le propriétaire. « Ce sont deux fois moins de bouteilles qu’une année normale », insiste Aurélien Valance, directeur général adjoint, deux fois champion de France de dégustation à l’aveugle. « En vendangeant trois semaines plus tard que les autres, nous avons accepté d’avoir beaucoup moins de chiffre d’affaires, de résultats, pour une qualité irréprochable. »
Les deux chais peuvent abriter jusqu’à 3 300 barriques.
EPISODE II / © Brice Braastad
Les notes préliminaires sont prometteuses : 97-100/100 pour Robert Parker, 98-99/100 pour James Suckling, 99/100 pour Markus Del Monego. Le millésime du siècle ? L’histoire tranchera. « La vraie valeur de Château Margaux réside dans sa cohérence sur le long terme et dans notre capacité à prendre des décisions aussi radicales », insiste le châtelain. On imagine mal, en effet, un fonds de pension ou une multinationale, le profil type des propriétaires de grands châteaux bordelais, faire ce sacrifice. Mais ici ce credo est un évangile. « Nous privilégierons toujours l’excellence par rapport au profit », conclut-il.
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Pour preuve, dans les années 1980-1990, le domaine proposait jusqu’à 300 000 bouteilles de Château Margaux par an, contre 120 000 aujourd’hui, les bonnes années. À peine plus du tiers des raisins récoltés devient du Château Margaux. Le reste est transformé en Pavillon Rouge, le deuxième cru du domaine à la qualité plus qu’honnête (80 à 150 euros la bouteille), ou en troisième vin, le Margaux du Château Margaux. Le reliquat part au vrac. Le domaine vendange et élève aussi en quantités infinitésimales (moins de 1 000 caisses par an) un excellent vin blanc : le Pavillon Blanc. Onze hectares lui sont consacrés, avec des pieds âgés de 35 à 40 ans. Ce vin blanc est produit depuis quatre siècles. « Nous avons été les premiers au monde à vendanger les raisins rouges séparément des blancs pour éviter de diluer le vin rouge, explique le châtelain. Avant, les pieds de blanc et de rouge étaient plantés ensemble, les vins vinifiés ensemble et mis en bouteille sans distinction de couleur. » Là encore, la sélection est drastique : seuls 30 % à 40 % des jus rejoignent la cuvée. Les lots non retenus servent au second vin blanc.
Chez Margaux, la continuité est dans la tradition, mais pas dans l’immobilisme. Le nouveau maître de céans a parfaitement identifié les défis qui l’attendent. Au premier chef, le changement climatique et ses risques : alcoolémie trop élevée, risque d’oxydation, maturité précoce, ce qui nuit à la qualité… À ce titre, la maison expérimente des variétés de cépages résistants, développe des techniques d’irrigation, intègre la viticulture biologique… Dans la famille Mentzelopoulos, pas d’acquisition de vignobles à l’étranger, pas de diversification dans l’hôtellerie, mais une identité exclusive et la conviction que la dévotion au seul vin est la clé du rayonnement planétaire.
Château Margaux 2023
EPISODE II / © Brice Braastad
Alors, combien vaut une bouteille de Château Margaux ? Les millésimes courants se négocient à partir de 300 euros. Le prix moyen, toutes années confondues, est estimé à environ 800 euros pour 75 cl. Mais les grandes années, les flacons dépassent les 1 000 euros, et souvent de beaucoup : un Château Margaux 2019 a été proposé à 5 850 euros, un 2021 à 3 720 euros. En octobre 2015, Sotheby’s avait organisé une vente, incluant des millésimes de 1900 et 1945, avec des bouteilles vendues entre 10 000 et 15 000 euros pièce. Mais l’anecdote la plus célèbre reste celle de la bouteille de 1787 ayant appartenu à Thomas Jefferson, assurée pour 225 000 dollars. Elle détient un record pour le moins singulier : celui de la bouteille de vin la plus chère… cassée accidentellement lors de sa vente aux enchères pour un gala de charité, à New York, en 1989.
Les « wine aficionados » connaissent par cœur les grandes années – parmi elles, 1900, 1928, 1961, 1983 ou 2016 – dont 2025 pourrait intégrer le cénacle. Les révolutions, les guerres, les crises économiques… tout cela a traversé le domaine comme le vent traverse les cyprès du parc. En les faisant frémir, jamais en les renversant. Aujourd’hui, alors que la troisième génération Mentzelopoulos prend ses marques, que le réchauffement climatique impose de nouvelles contraintes, les marchés évoluent, les goûts changent. Mais restent la lumière sur les colonnades au petit matin, la majesté du chai dessiné par Norman Foster en 2015, le silence du vignoble en hiver. Et dans les caves, des milliers de bouteilles qui dorment, attendant leur heure.