« Nous allons manquer d’eau »... Cinquante ans après, la prophétie de René Dumont sera-t-elle enfin entendue par les politiques ?

La séquence est passée à la postérité. Le 19 avril 1974, René Dumont, premier candidat écologiste à l’élection présidentielle, conclut son message télévisé d’un geste qu’il veut symbolique. « Vous savez ce qu’il va se passer ? » lance l’agronome en pull-over rouge, en portant un verre d’eau à ses lèvres. « Nous allons bientôt manquer de l’eau, et c’est pourquoi je bois devant vous un verre d’eau précieuse puisque avant la fin du siècle, si nous continuons un tel débordement, elle manquera. » Un avertissement prophétique qui ne lui vaudra, hélas, que 1,3 % des suffrages au premier tour.

Cinquante-deux ans et huit scrutins présidentiels plus tard, Dumont le visionnaire est-il en passe d’être entendu ? Après un été caniculaire sans précédent, la France – et l’Europe tout entière – souffre d’une pénurie d’eau inédite. Ecosystèmes en détresse, rivières à sec, eau potable sous tension, rendements agricoles en berne et énergie nucléaire au ralenti faute de débit dans les cours d’eau pour refroidir les réacteurs… Le désastre hydrique est devant nous. Conséquences du réchauffement climatique, les épisodes de sécheresse sont appelés à se reproduire et à s’aggraver. Dans un pays habitué à une eau abondante, l’effort d’adaptation s’annonce douloureux. Et les conflits d’usage ne peuvent que s’envenimer.

Face à la pénurie, Gabriel Attal a dégainé son « plan massif » pour « récupérer 1 000 milliards de litres d’eau d’ici à 2035 » par la lutte contre le gaspillage et la réutilisation des eaux usées. Rien de bien nouveau sous le soleil : son catalogue de mesures rappelle les conclusions des Assises de l’Eau patronnées par Edouard Philippe, Premier ministre en 2018, et le « plan eau 2023 » d’Emmanuel Macron resté lettre morte. Un pur effet d’annonce. Et pas un mot sur l’agriculture française, première consommatrice d’eau (60  % des volumes) et première pollueuse des rivières et des nappes phréatiques.

Sur ce point crucial, le bloc central comme la droite et l’extrême droite restent alignés sur les intérêts de l’agriculture intensive qui prétend capter toujours plus d’eau pour maintenir coûte que coûte son modèle. Le pompage des nappes phréatiques et des rivières en hiver pour permettre l’irrigation en été est plus que jamais présenté comme la solution « de bon sens ». Adoptée en juillet, la loi d’urgence agricole prévoit de faciliter l’implantation des mégabassines et de doubler les volumes stockés d’ici à 2035.

Seulement voilà, l’été caniculaire montre les limites de cette fuite en avant. Evaporation massive, utilisation de la ressource en pure perte pour la culture du maïs très gourmand en eau… Les bassines n’ont pas sauvé les rendements, loin de là. Et ont accru les difficultés des petits producteurs condamnés, eux, à une hausse inexorable des prix de l’eau.

Voués aux gémonies par les syndicats agricoles proches de la droite (FNSEA) et du RN (Coordination rurale), les écologistes – et toute la gauche – sont bien les seuls à plaider pour la « bifurcation » vers un modèle agricole moins polluant et plus sobre. Et à considérer en toute logique que l’eau, ce « bien commun », doit faire l’objet d’une protection contre tous les pollueurs, d’une gestion démocratique et d’une tarification progressive. « Il est temps de se demander qui a besoin de quoi et comment on priorise les usages », a déclaré la patronne des Ecologistes, Marine Tondelier. Tandis que Raphaël Glucksmann préconisait, « bassin par bassin », la création de « parlements de l’eau » réunissant tous les acteurs locaux.

Engagé sur le sujet depuis sa campagne de 2022, Jean-Luc Mélenchon voudrait instaurer une gestion 100  % publique, par le biais de régies locales, en supprimant les délégations aux entreprises privées. Mais il reviendrait alors aux municipalités – et donc aux contribuables – de porter seuls le coût croissant du traitement de l’eau. L’insoumis prône aussi une nouvelle organisation territoriale de la France divisée en treize écorégions correspondant aux bassins versants des fleuves et offrant un cadre idéal pour sa « planification écologique » et ses 200 milliards d’euros d’investissements publics. Un casse-tête administratif et une utopie dispendieuse. Il va pourtant falloir dessiner un autre cours pour l’eau. 

Par  Sylvain Courage