Natacha Polony : « Les Français n’ont aucune envie de choisir entre la France identitaire du RN et la nouvelle France de Jean-Luc Mélenchon »
Cette fois, ce n’est pas sur un plateau télé qu’elle s’expose, mais sur la couverture de son dernier livre qu’elle prend la pose. Comme on incarne une pensée, parfois jusque vers l’Elysée. Avec la France, corps et âme, la journaliste Natacha Polony réaffirme son attachement souverain à notre pays. Réflexion personnelle sur ce qui constitue l’identité française, (son âme), le livre décrit aussi ces visages (artisans, agriculteurs, entrepreneurs) qui font nos paysages (son corps). Avec un diagnostic lucide sur le déclin français. Mais aussi, une force de conviction pour y remédier. Tout un programme ? Sur les terres du maire David Lisnard, candidat à la présidentielle 2027, Natacha Polony ne s’interdit rien. Et si c’était elle ?
« Un pays ne meurt que lorsqu’on renonce à l’aimer ». Ce livre est votre plus belle déclaration ?
Très clairement ! Cela faisait des années que je voulais écrire un livre intitulé La France corps et âme, parce que je vois exactement comment la dimension charnelle et la dimension spirituelle de ce pays se répondent et devraient normalement s’articuler. J’y ai ajouté tout ce que j’ai pu observer sur les questions industrielles, agricoles, mais la déclaration d’amour était déjà là !
Exactement, il y a cette double dépression. Plus qu’ailleurs, parce que la France est un pays dont la politique et l’histoire culturelle sont le produit de sa géographie diverse et variée.
« Notre pays n’est pas un souvenir mais une promesse, de tous ceux qui veulent adhérer à un élan collectif ». Gageure, face aux fractures actuelles ?
Non, parce que je vois à quel point les Français attendent cet élan. Tout le monde a conscience que nous sommes dans une période extrêmement triste dans laquelle les problèmes qui n’ont pas été traités depuis trente ans s’accentuent, la destruction de l’école, le dérapage des comptes publics, la désindustrialisation, la crise du logement… On assiste à des violences, à l’expression de pulsions effarantes, on peut même parler de réensauvagement parce que la civilisation est un processus très fragile, interrompu.
Alexandre Carini / Nice-Matin
Transmission de la culture, valorisation du travail, ambition collective sont vos remèdes. Utopie, face au poids de la mondialisation et au désamour pour la politique ?
Ce ne sont pas des idées abstraites. C’est par la production qu’on peut reconstruire la France. Ça permet de rétablir la méritocratie parce que c’est dans les filières industrielles qu’on a les plus belles progressions sociales. C’est un facteur d’intégration, et une mécanique vertueuse car un emploi industriel crée deux emplois autour.
Avec l’école et l’éducation comme clés de voûte, malgré votre expérience écourtée ?
J’ai adoré enseigner. Mais c’était une période où Claude Allègre (N.D.L.R. : Ministre de l’Éducation) voulait mettre en place des réformes de destruction de l’enseignement. On a détruit l’école en nivelant pas le bas. Je voyais arriver des bacheliers qui écrivaient le pluriel des noms en -ENT. La grammaire n’a plus aucun sens pour eux. C’est la négation de l’idéal républicain, qui a besoin de l’école.
Votre essai doit-il se transformer en programme politique ? Et qui pour l’incarner ?
La question est déjà de savoir qui partage cette vision. Savoir, au-delà du hasard d’être nés au même endroit, ce qui nous rassemble et ce qui fait la France. Et vers quoi voulons-nous aller ? S’il n’y a pas ce débat préalable, on se retrouve dans cette situation grotesque qui déprime encore plus nos concitoyens, où chacun suit uniquement sa trajectoire personnelle. Mais les Français n’ont aucune envie d’avoir à choisir entre la France éternelle mythifiée et identitaire du RN et la nouvelle France de Jean-Luc Mélenchon.
De Gaulle, Chevènement, Seguin, trois inspirations ?
Ils se rejoignent autour de la notion de souveraineté. Ce n’est pas un slogan, mais la capacité à décider pour soi-même. Quand vous dépendez d’un autre pays pour votre énergie, pour vos médicaments, vous n’êtes pas un pays libre, vous ne pouvez pas décider quelle politique mener.
Faut-il craindre davantage Trump que Poutine ?
Ah non, faut pas déconner ! La Russie de Poutine est devenue une puissance agressive qui menace les pays européens. Mais je pense que cela aurait pu être évité. En 2008, quand Nicolas Sarkozy et Angela Merkel essayent d’empêcher les États-Unis d’inscrire que l’Ukraine et la Géorgie ont vocation à entrer dans l’OTAN, ils savent très bien que c’est une provocation des Américains pour acculer la Russie, et que c’est l’Europe qui va payer. Maintenant, il faut nous prémunir de la dangerosité de la Russie et être présents dans des négociations. Mais il faut cesser d’être dans la roue des Américains et de nous soumettre à leurs intérêts.
Alexandre Carini / Nice-Matin
« Conservatrice de gauche », ça vous va ?
J’assume cette part de conservatisme qui relève du bon sens, car il y a des belles choses à conserver et à transmettre. Et je crois aussi en une progression possible de l’humanité.
Et « réac » ?
Mon premier livre commençait par : « Je suis une réactionnaire, de gauche certes, mais malgré tout, ou peut-être justement à cause de cela ! » Je crois en une école qui émancipe les savoirs, en la justice sociale, et que la Nation est le cadre de la démocratie. Si je devais me définir, je dirais gauche républicaine et gaullisme social.
Sur l’immigration, vous dites qu’il faut assimiler les immigrés légaux ?
Je préfère le mot intégration. Je défends aussi la réindustrialisation, car c’est par le travail qu’on s’intègre. Moi, je ne vais pas traquer les gens dans leur être profond, on porte tous nos racines. En revanche, quand on est en France, on adhère aux valeurs de notre pacte social : la laïcité, la mixité homme-femme dans l’espace public, la capacité à rire de tout même du sacré, ce n’est pas négociable.
Souverainisme populaire, mais pas démagogie populiste ?
La conception que je développe de la République, du pacte politique, est exigeante et s’appuie sur la responsabilité, sur l’éducation. Il ne s’agit pas de dire aux gens ce qu’ils veulent entendre…
Le 11 juin, vous avez signé votre dernier édito dans Marianne. À vous de l’incarner ?
Ce serait très prétentieux. Mais je suis peut-être en partie de cette figure, comme toutes les femmes de France, et je trouve ça beau aussi que la France soit incarnée par une femme. C’est aussi un rappel car j’ai des enfants et je suis responsable du monde dans lequel ils grandissent. C’est aussi comme ça que je vois cette figure de Marianne.