« Naître fille en 2026 ne devrait pas être une fatalité »
Chaque année, 12 millions de filles sont mariées avant leur majorité.
Plus de 230 millions de femmes et de filles vivent avec les conséquences de mutilations génitales. Soit plus de trois fois la population de la France.
En Afghanistan, plus 2,4 millions de jeunes filles sont aujourd’hui privées d’enseignement secondaire. C’est plus que toute la population de Paris.
Mais les chiffres sont des foules sans visage. Derrière chaque statistique, il y a pourtant une enfant. Une petite fille qui voulait simplement jouer. Une adolescente qui rêvait d’apprendre un métier. Une jeune femme qui aurait voulu choisir quand se marier, ce qu’elle ferait de sa vie.
Des récits qu’on ne veut pas entendre
Je dirige une organisation humanitaire au service des enfants les plus vulnérables. Cette responsabilité me confronte tous les jours à des réalités que l’on préférerait parfois tenir à distance.
Entendre le récit de Njeri au Kenya, qui a fui sa famille pour échapper à une mutilation génitale particulièrement violente. Echanger avec Sokha, chiffonnière au Cambodge dont le bébé se balance dans un hamac de fortune au-dessus de sa carriole chargée de déchets. Rencontrer Keren, accueillie dans l’un de nos centres après avoir fui les milices armées en RDC, où elle avait été réduite en esclavage sexuel.
Ces récits sont difficiles à entendre. Mais aucune souffrance d’enfant ne devrait être cachée ou oubliée au seul motif qu’elle se vit loin de nous.
C’est cette conviction qui guide notre présence auprès des plus vulnérables, et notamment des filles dont les droits sont trop souvent les premiers sacrifiés lorsque surviennent la pauvreté ou la guerre.
Des violences sexuelles qui sont des crimes de guerre…
En République démocratique du Congo, où nos équipes travaillent auprès de populations frappées par des décennies de conflit, les violences sexuelles ne sont pas une conséquence périphérique de la guerre. Elles sont utilisées pour briser les personnes, terroriser les familles et détruire les communautés.
En 2025, plus de 1 500 victimes de violences sexuelles liées au conflit ont été recensées. Et ces chiffres ne disent qu’une partie de la réalité, tant la peur, la honte, l’isolement et l’effondrement des services de santé empêchent les survivantes de parler et d’être prises en charge.
… mais qui ne se limitent pas aux conflits
Pourtant, la violence faite aux filles ne commence pas avec la guerre. Elle peut prendre la forme d’une excision infligée dans l’enfance. D’une école dont la porte se ferme. D’un mariage décidé par d’autres.
L’Afghanistan en est aujourd’hui l’une des illustrations les plus brutales.
Depuis le retour des talibans en 2021, les droits des femmes et des filles ont été progressivement restreints. La pauvreté et l’insécurité alimentaire poussent certaines familles, acculées, à marier leurs filles toujours plus jeunes comme stratégie de survie.
L’Afghanistan est aujourd’hui le seul pays au monde où l’accès à l’éducation au-delà du primaire est formellement interdit aux filles et aux femmes. Sans éducation, une fille afghane est condamnée à rester enfermée chez elle, dépendante d’un tuteur masculin pour chaque déplacement, chaque décision. Si rien ne change, elles pourraient être 4 millions d’ici 2030.
Il suffit qu’une fille retourne à l’école
Nous refusons de considérer ces situations comme des fatalités culturelles, géographiques ou historiques. Elles résultent de décisions humaines, de rapports de force et de renoncements. Et ce qui a été produit par des choix peut aussi être transformé par d’autres choix.
Je le vois dans le travail quotidien de nos équipes sur le terrain : lorsqu’une fille retourne à l’école, lorsqu’une communauté abandonne une pratique ancestrale dangereuse, lorsqu’une survivante est accueillie et soignée, lorsqu’une famille dispose de revenus suffisants pour ne plus envisager le mariage précoce comme une solution : le cours d’une vie peut changer.
Ce sont précisément ces actions discrètes qui empêchent que la violence conditionne un destin.
Saint Paul écrivait que l’amour « espère tout, endure tout ». Cette espérance n’a rien de naïf : nous en constatons chaque jour la force sur le terrain. Elle est au cœur de l’engagement de World Vision et de celles et ceux qui, partout dans le monde, se mettent au service des enfants les plus vulnérables.
Ne pas céder à l’attentisme
Disons-le sans détour : notre action ne repose pas sur la pitié, mais sur une conviction simple : toute personne possède une égale dignité, quels que soient son lieu de naissance, son sexe, sa religion ou la situation politique de son pays. Chaque enfant est aimé et digne d’être aimé.
Malgré les baisses drastiques des budgets nationaux pour l’aide humanitaire, malgré les soubresauts du monde, nous devons tout faire pour permettre à chaque enfant de faire grandir tous ses talents.
À l’approche de 2030, nous savons déjà que toutes les promesses faites aux filles ne seront pas tenues. Mais ce constat ne doit pas devenir une excuse à l’attentisme.
Ces filles n’ont pas besoin de notre pitié. Elles ont besoin que leurs droits soient défendus, que les moyens leur soient donnés d’apprendre, de choisir, de vivre en sécurité et de construire leur propre avenir.
Elles n’ont pas besoin que nous parlions à leur place. Elles ont besoin que nous leur permettions de faire entendre leur voix. Que nous leur tendions la main.
Naître fille ne devrait jamais fermer des portes avant même qu’une vie ait commencé.
Cela devrait simplement être une naissance à célébrer.
Camille Romain des Boscs, directrice générale, World Vision France
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