Mostra 2026 : retour sur un palmarès politique et presque parfait | Les Inrocks
Le jury présidé par Maggie Gyllenhaal a décerné le Lion d’or à Woman Unknown. Plus globalement, ce sont tous les meilleurs films qui ont été récompensés hier soir sur le Lido.
« Les hommes font de meilleurs films que les femmes » avait glissé, pleine de sarcasme, la présidente du jury Maggie Gyllenhaal, lorsqu’elle fut amenée à réagir en conférence de presse à la très faible présence de réalisatrices en compétition de cette 83e Mostra : initialement un seul film réalisé par une femme, puis un autre rajouté à la dernière minute, co-réalisé par un homme et une femme, sur 21 longs-métrages en tout.
Pied de nez
C’est donc un joli pied de nez à la désolante non-inclusivité du comité de sélection qu’adresse le choix de décerner ce Lion d’or surprise à Woman Unknown, troisième film de la cinéaste danoise May el-Thouky, dont le sujet est précisément la violence du patriarcat. Dans les canons un peu convenus à notre goût d’un cinéma de festival dérivant de celui de Michael Haneke — une mise en scène assurée et sobre, mise au service d’une implacable ostracisation des individus — Woman Unknown décrit avec rigueur et classicisme une société danoise post-1945 livrée à une chasse aux collabos, en particulier aux femmes s’étant rendues coupables de rapports avec les nazis, dont le châtiment dans tous les pays libérés fut peu ou prou le même : tondue et dévêtue sur la place publique, le corps marqué d’une croix gammée et de la honte à jamais.
C’est dans l’espoir d’échapper à ce châtiment que Marie, une modeste femme de ménage, dont la condition est sur le point de s’améliorer à la faveur d’un mariage inespéré avec son riche maître, va tenter de se laver des soupçons qui pèsent sur elle. Solidement porté par son actrice principale, dont les cinquante nuances de mine de chien battu lui ont valu le prix d’interprétation féminine, Woman Unknown achève de faire de 2026 l’année des personnages de collabo au cinéma, après Des Rayons et des ombres et avant Notre Salut, tout en les campant cette fois à travers un prisme féministe, qui donne à ce Lion d’or une portée politique assumée.
Car si on ne doute pas que le jury a récompensé ce qu’il estime être le meilleur film de la compétition, on relève que sa présidente Maggie Gyllenhaal a permis, dans chacun des trois jurys auxquels elle a participé, de décerner la récompense suprême à des réalisatrices : On Body and Soul d’Ildikó Enyedi, Ours d’or à Berlin en 2017, puis Titane de Julia Ducournau, Palme d’or à Cannes en 2021. Cette observation donne encore un peu plus de relief à ses déclarations au début des festivités sur la difficulté pour les réalisatrices à lutter contre le sexisme systémique du cinéma.
Tous les meilleurs films primés
Pour ce qui est du reste du palmarès, il est quasi parfait, tant il a, de notre point de vue, sacré les meilleurs films du festival, à une exception près. Nous avons en effet séché DAU du cinéaste russe Ilya Khrzhanovsky (Lion d’argent de la meilleure réalisation), en partie à cause de la durée fleuve (3h15) de ce film sur la naissance de la bombe atomique en Union soviétique, qui reprend sous la forme d’une fiction cinématographique un projet pluridisciplinaire au croisement de la performance, de l’installation et du théâtre immersif, et en partie parce que les nombreux signalements pour maltraitances et agressions diverses émanant de son tournage nous rendaient le projet peu sympathique.
Le Lion d’argent – Grand Prix du Jury est allé au merveilleux Possible Love de Lee Chang-dong, déjà objet d’une précédente chronique et meilleur film de la Mostra pour les Inrocks comme pour une majorité de la critique internationale. John Malkovich s’est vu décerner le prix d’interprétation masculine pour son rôle d’agent de la CIA dans Wild Horse Ninede Martin McDonagh. Et NAZA, le documentaire choc de Yuval Abraham et Rachel Szor sur les méthodes d’extermination de l’armée israélienne à Gaza, dont nous vantions les qualités il y a quelques jours, s’est vu attribuer le Prix Spécial du Jury.
Une édition plus consistante
Côté français, Stéphane Brizé, qui signe avec Un Bon Petit Soldat son meilleur film, a été récompensé d’un prix de scénario mérité, tant il brille par la finesse et la drôlerie de son écriture mettant à nu la barbarie du langage contemporain de l’entreprise. Enfin, la jeune actrice française Malou Khebizi a reçu, comme on l’espérait, le prix de la révélation pour son interprétation habitée dans 15/18 de Cédric Kahn.
Entre l’enfer de la condition féminine post-Seconde Guerre mondiale (Woman Unknown), la froide dénonciation du génocide mené à Gaza avec l’aide de l’IA (NAZA), les ravages du totalitarisme en URSS (DAU), la lutte des classes (Possible Love), la critique de l’impérialisme américain à l’étranger (Wild Horse Nine) et la violence des techniques de management actuelles (Un Bon Petit Soldat), le palmarès de cette édition de la Mostra coche presque toutes les cases du grand bingo des thèmes politiques contemporains et achève une cuvée 2026 certes moins clinquante et pailletée, mais plus consistante que les éditions précédentes.