Décès de Catherine Ringer : comme le disait sa célèbre chanson…"C’est la mort qui l’a assassinée"
Voix des Rita Mitsouko, sans doute le meilleur groupe français, et artiste génialement indocile, Catherine Ringer est morte dans la nuit de lundi à mardi d’un cancer foudroyant, à l’âge de 68 ans.
"Mais c’est la mort qui t’a assassinée, Marcia. C’est la mort, tu t’es consumée, Marcia. C’est le cancer que tu as pris sous ton bras. Maintenant, tu es en cendres, en cendres !"
Catherine Ringer est morte et, rien à faire, c’est le refrain du tout premier tube des Rita Mitsouko, 'Marcia baïla', que l’on a envie de chanter, enfin, plutôt de gueuler, comme on l’a toujours fait à chaque fois qu’on l’a entendu, en boîte, en bal, en bagnole, depuis 1984.
C’était une oraison funèbre, cette chanson ; Catherine Ringer rendait hommage à Marcia Moreno, son amie chorégraphe et danseuse d’origine argentine, morte d’un cancer du sein à 36 ans. Mais ce n’était pas une lamentation, c’était un groove maboule de chewing-gum qui, même mâchouillé depuis quarante-deux ans, a toujours du goût. "Et la mort, c’est comme une chose impossible. Et même à toi qui est forte comme une fusée. Et même à toi, qui est la vie même, Marcia. C’est la mort qui t’a emmenée !"
Fille d’un survivant d’Auschwitz
Catherine Ringer est née le 18 octobre 1957, à Suresnes. Sa mère a étudié l’architecture aux Beaux-Arts et son père, artiste peintre d’origine juive polonaise, a survécu à l’enfer d’Auschwitz, Gros-Rosen, Buchenwald et Theresienstadt, avant d’être libéré par l’Armée rouge au début de 1945 (l’inspiration du 'Petit train', autre tube oxymore, c’est là).
Dès son plus jeune âge, elle se montre très créative, apprend la flûte, écrit de la poésie et, surtout, elle chante, imitant tout ce qu’elle écoute, de la Callas à Oum Kalthoum, en passant par Dalida. À 8 ans, elle fait ses premières photos de mode pour des catalogues ou pour des couvertures de magazines mais sa carrière dans le chiffon s’interrompt au bout de deux ans : elle s’ennuie, alors elle tire la langue. Trop. Déjà !
À 11 ans, elle joue dans un téléfilm pour le jeune public, Les deux coquines. Bonne élève, elle profite de la permissivité de ses parents artistes et non conventionnels pour néanmoins lâcher l’école.
Une première vie ado
En 1970, à 13 ans, elle quitte le domicile familial pour s’installer avec un dénommé Daniel, un acteur de 21 ans, qui va l’initier à la psychanalyse, au théâtre, au cinéma, à la musique… Bien des années plus tard, elle reconnaîtra dans ce qu’elle pensait alors être son "guide spirituel" un pervers narcissique, qui l’aura fait beaucoup souffrir et entraîné dans pas mal de galères, notamment les films pornographiques, une vingtaine, dès 1974, dont elle parlera plus tard comme d’une "expérience".
Dans le même temps, elle participe à l’aventure du Théâtre de recherche musicale de Michael Lonsdale et Michel Puig. À 18 ans, elle est engagée comme soliste mezzo-soprano par l’immense compositeur Iannis Xenakis pour la création mondiale de N’Shima au Théâtre de la ville à Paris. En 1976, elle rencontre la fameuse Marcia Moretto, avec laquelle elle va prendre des cours de danse, avant que d’être intégrée à ses spectacles. Bref, Catherine Ringer part dans tous les sens et se montre partout douée, sauvagement douée.
Une deuxième vie dingue
À 21 ans, elle est engagée pour jouer dans Flashes rouges, une comédie musicale d’avant-garde, rock’n’roll, de Marc’O. C’est là qu’elle rencontre, aux débuts des répétitions, un guitariste filiforme de 24 ans. Coup de foudre. Ils ne se quitteront plus jusqu’à la mort de Fred Chichin, en 2007, emporté, lui, déjà, par un cancer fulgurant à l’âge de 53 ans. Pour l’heure, le couple écume l’underground parisien, y gagne une réputation d’excentriques charismatiques apparaissant sur scène fringués n’importe comment, y compris de sacs plastiques.
Souvent, on me demande de définir les Rita en quelques mots, je réponds exigence, et liberté, et fantaisie, Catherine Ringer, 2019.
Le nom du duo ? C’est Catherine qui le trouve : elle choisit le prénom Rita pour ses consonances espagnoles et chipe Mitsouko à un parfum de Guerlain ; elle trouve que l’association des deux fait exotique, évoque le voyage.
Souvent, on me demande de définir les Rita en quelques mots, je réponds exigence, et liberté, et fantaisie, racontait Catherine Ringer à Midi Libre en 2019, au moment de la sortie de l’intégrale remasterisée des Rita Mitsouko.
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"On s’inspirait de tout"
Les Beatles, T-Rex, Iggy Pop, David Bowie, les Sparks, mais aussi Serge Gainsbourg, Jacques Higelin, mais encore le glam, le post-punk, le funk, le jazz, les musiques sud-américaines, égyptiennes, indiennes… les influences musicales du couple sont multiples, ce qu’ils en font révolutionnaire. "On était des enfants de la mondialisation, donc on s’inspirait de tout, se souvenait-elle encore. Quand on était jeune, c’était un enjeu, le mélange, le métissage, ça nous parlait, Actuel vantait la 'sono mondiale', c’était moderne et on était dans cette ivresse de la rencontre de tas de sonorités, instruments, styles, qui, avant, ne se croisaient pas du tout. On fait partie de ceux qui ont tout mélangé."
Un chef-d’œuvre absolu
On l’a oublié, mais leur premier album, en 1984, peine à décoller. Ce sont les radios libres qui imposent le deuxième 45-tours, 'Marcia Baïla'. Sur la face B, les mômes d’alors découvraient 'Jalousie', un funk bizarroïde bourré de gros mots, de riffs décoiffés et d’acrobaties vocales, et ne s’en remettaient pas !
Au top de son génie foutraque et rebelle, le duo publie en 1986, The No comprendo, produit par Tony Visconti, qui a bossé pour Marc Bolan et David Bowie : c’est un chef-d’œuvre absolu, unique, inusable, sans doute le meilleur album de rock français de la décennie, voire de tous les temps.
Hyper populaires et hyper pointus
Plutôt que lui offrir une suite copie carbone, le couple n’aura de cesse, ensuite, de poursuivre ses expérimentations plus ou moins louftingues, plus ou moins géniales, parfois moins, mais c’est le jeu. Sans jamais brader sa liberté, sans jamais se vendre au marché. "Ils ont réussi cette quadrature du cercle qui consiste à être hyper populaires et en même temps hyper pointus", explique Stan Cuesta, auteur de l’ouvrage de référence Catherine Ringer et les Rita Mitsouko, en 2019, chez Hoëbeke. "Il n’y a qu’Alain Bashung et eux à avoir réussi cette espèce de miracle, en tout cas dans les années 80." Leur aventure musicale audacieuse et anticonformiste se poursuit jusqu’au merveilleux Variety, sorti en 2007, quelques mois avant la mort soudaine de Fred Chichin.
L’après Fred Chichin
Effondrée, Catherine Ringer quitte la scène, elle perd même un temps sa voix. Mais elle est forte, elle a autant de cœur que de coffre. Elle reprend la tournée interrompue par la disparition de l’amour de sa vie. En 2011, elle sort un album solo épatant, Ring’n’roll, qui lui vaut d’être la Victoire de l’artiste féminine l’année suivante. Elle fait un pas (de tango) de côté avec Plaza Francia, le temps d’un disque et une tournée en trio avec Gotan Project. En 2016, alors qu’elle bosse sur son nouvel album solo, Chroniques et fantaisies, elle décide qu’elle n’a pas envie d’attendre sa sortie et repart en tournée ! Après avoir dignement fêté les 40 ans des Rita Mitsouko, de 2019 à 2021, elle surprend encore avec le spectacle poétique L’érotisme de vivre, d’après Alice Mendelson : une ode positive, épicurienne, à la sensualité, à l’exultation et au verbe. On en redemande alors encore, on est amoureux. Las ! "Les histoires d’amour finissent mal en général", mais vous avez décidément raison, Madame, "c’est comme ça".