« Mon frère Jean. C’est lui qui me manque le plus » : Michel Drucker parle de tous ceux qui ont compté dans sa longue carrière
Michel Drucker pose devant l'École militaire où il a fait son service militaire comme journaliste du journal TAM.
© Vincent Capman / Paris Match
Laurence Pieau 14/10/2026 à 22:00, Mis à jour le 14/10/2026 à 22:00
ENTRETIEN 3/3 - Suite et fin des confessions de Michel Drucker. Il les a tous reçus, chanteurs, comédiens, politiques, hommes et femmes, certains sont morts, d'autres sont encore vivants, et il continue de les chérir avec sa bienveillance légendaire.
Vous connaissez tous les artistes… Lesquels ont été les plus fidèles, lesquels vous ont le plus émus ? Vous écrivez que Jean-Jacques Goldman, par exemple, avait fait passer un mot aux enfants de Françoise Coquet, pour s’excuser de ne pas pouvoir être présent à son enterrement.
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Jean Jacques, c’est le plus fidèle… Florent Pagny aussi, il a tourné dans le téléfilm « La Chaîne », inspiré de mon roman, Adamo est le seul que j’ai convié quand j’ai été fait commandeur de la légion d’honneur. Et puis Céline… Lorsqu’elle m’a invité à venir la voir sur scène le 12 septembre, jour de mes 84 ans, elle m’a fait parvenir un mot via Mia Dumont son ancienne attachée de presse, à n’ouvrir que sur le chemin du retour. Elle y avait écrit : « Michel, je n’ai rien oublié, je t’embrasse fort. » Fidélité totale. Elle n’était pas obligée…
Parmi ceux qui vous ont ému, il y a aussi Annie Girardot…
Je l’ai retrouvée un soir à la sortie du théâtre ou elle jouait « Madame Marguerite ». La remise de son César, c’était terrible… Elle était malade, je savais qu’elle n’avait plus un rond. Je l’ai raccompagnée chez elle, elle vivait sous les toits, dans un petit appartement sans ascenseur. Annie Girardot… une des plus grandes actrices du monde.
Ce qui est terrible, c'était qu’en travaillant sur ce livre, j’ai dû dresser la liste de tous ceux qui ne sont plus là, et de ceux qui sont encore là. Quand tu fais une carrière aussi longue que la mienne, il y a une succession de gens qui ont disparu, souvent rapidement, je pense à Nathalie Baye. Certains sont morts dans des conditions effrayantes – Joe Dassin, sa femme… – d’autres ont disparu dans l’anonymat le plus total. On a très peu parlé de la disparition de Marina Vlady par exemple… Tous ces gens disparus, ce talent…. J’ai toujours envie dans mes émissions de leur rendre hommage, j’ai à leur égard un devoir de mémoire.
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Vous parlez du devoir de mémoire, mais chez vous il y a aussi un devoir de révéler des nouveaux talents, à en juger par ceux que vous avez aidé à faire émerger : Éric Antoine, Nicolas Canteloup, Faustine Bollaert…
Laurent Ruquier en a fait émerger bien plus que moi ! Mais il y en a beaucoup, oui. J'aime bien voir les gens réussir, les femmes… La nouvelle génération de journalistes est assez impressionnante. Lea Salamé, c’est une pointure. Tout comme Leïla Kaddour, brillantissime, couverte de diplômes, Sonia Mabrouk également…
Dans le livre, vous évoquez une période de votre vie où vous étiez visiteur de prison et une scène où vous venez présenter un bébé de trois mois à son père qui est en détention …
Je ne voulais pas qu’on sache que j’allais dans les prisons, j'y ai rencontré des gens qui m'ont fasciné, certains me suivaient depuis le début, avaient gardé des mots, des photos que je leur avais envoyés qui les suivaient de prison en prison..
Et qu'est-ce que cela vous a apporté d'échanger avec eux ?
Ça m'a permis de comprendre à quel point on peut péter les plombs dans sa vie. Ça m'a beaucoup intéressé, troublé de savoir pourquoi ils avaient fait ça, d'où ils venaient, etc. Là aussi, c’est toujours le besoin de connaître les gens, leur zone d'ombre, d'aimer les gens. Et je me suis aperçu que là aussi, on n'était pas tout à fait égaux, selon qu'on avait le moyen d'avoir un bon avocat ou pas. Je reçois toujours beaucoup de lettres de prison, parce que la télévision est très importante en détention. J’y réponds assez régulièrement. À une époque, j'avais un fan en prison, qui était Mesrine. Dans sa cellule, il avait une photo de moi dédicacée.
Et maintenant, vous voulez aller dans les Ephad…
Oui ! Et je le dis avec humour, quand je vais en Ephad, je vais en repérage.
Dans votre livre, un passage très drôle explique les railleries sur votre âge dont vous faites l’objet sur les réseaux sociaux…Exemple : « Si Michel Drucker vous propose un viager, méfiez-vous, c’est un piège » ou encore « Quel monde allons-nous laisser à Michel Drucker ? »
Ça me fait beaucoup rire, j’aime les partager. Il y a aussi celle où on me voit à l’enterrement de Jean Jaurès en 1914, celle où je suis à côté de Toutankhamon, une autre où j’ai sur les genoux une petite fille qui est la reine d’Angleterre jeune. Il n'y a pas de dérision s'il n'y a pas d'autodérision. Je remarque d'ailleurs dans le livre que la plupart des humoristes dont le fonds de commerce est de se payer les gens célèbres n'aiment pas qu'on se moque d'eux. Bedos n’aimait pas du tout qu’on se moque de lui, par exemple.
Y a-t-il tout de même des sorties qui vous blessent ? Je pense à Alain Marschall des Grandes Gueules qui disait « Il faut que Drucker arrête ». Vous n’aviez pas répondu…
Non, je n'ai pas répondu. J'ai envoyé mon livre aux « Grandes Gueules », je serais ravi d’être invité chez eux. Je ne lui en veux pas, je ne connais pas la rancune. C’est du temps perdu. J’ai questionné un jour François Mitterrand : « Monsieur le Président, qu'est-ce que vous pensez de tout ce qui se dit sur vous ? » Il a croisé les mains comme il savait le faire et m’a répondu : « l’indifférence ». J’ai une bonne mémoire, je n'oublie rien, mais j’ai naturellement une très grande bienveillance. Certes, il m’est arrivé de complexer et de me dire « Allez, montre un peu plus de pugnacité ! » J’enviais Fogiel, Bouvard, moi, j'étais le gentil Drucker.
Mais à chaque fois que j'ai essayé de prouver que je pouvais faire ça, ça sonnait faux. Ça se terminait par un bouquet de fleurs. Si vous saviez le nombre de bouquets que j’ai envoyés…J’ai toujours été le dernier de la classe, mais sur mes bulletins, il était toujours mentionné que j’avais un bon fond… Le seul complexe que j’ai et que je traîne toujours, c’est de ne pas avoir fait d’études. Il y a tellement de livres que je n'ai pas lus. Les livres que je lis sont ceux dont je parle dans mes émissions. Je me dis que je lirai quand je serai à la retraite. Mais comme je ne serai pas à la retraite…
Vous avez été le premier à inviter des politiques dans des émissions de divertissement. La première politique d’envergure était Martine Aubry.
C’est à ce moment-là que j’ai commencé à être pris au sérieux. À l’époque, Martine Aubry était jour et nuit à l’Assemblée pour défendre les 35 heures. Mais elle est quand même venue puis après l’émission, elle a dit à ses collègues à l’Assemblée : « C’est dans cette émission qu’il faut aller. » Et ce même si on avait très peu parlé de politique, on s’était intéressés aux électeurs. Après Martine Aubry, les politiques sont tous venus. Ça m’a apporté un certain crédit.
On ne peut pas faire carrière si on sacrifie l'image, vous savez. La chose la plus difficile dans notre métier, et j'ai mis des années et des années à l’obtenir, c'est d’avoir à la fois l'oreille du public, du vrai public et le respect de la profession. Avoir le public et les happy fews, c’est très difficile. « Télérama » a mis 40 ans à s’intéresser à moi. Si j’ai répondu à leur demande d’interview, c’était pour ma mère, fidèle lectrice, qui était remplie de fierté.
Vous avez connu tous les présidents de la Ve République, du VGE séducteur qui se procure le numéro d’une maquilleuse dont il loue les « belles jambes fuselées » au Sarkozy bête de télé, lequel vous a le plus marqué ?
VGE était un grand séducteur. Après l’affaire des diamants, je l’ai vu tomber en dépression, il ne regardait plus la télé et envisageait de partir en Centrafrique avec un piano et des livres. Mitterrand, c’est particulier parce que c’est lui qui m’a remis ma première décoration devant ma mère et il m’impressionnait. Le plus grand stratège, le plus brillant, le plus drôle, c’est Hollande. Mais celui dont la mécanique intellectuelle m'a le plus impressionné et m'impressionne toujours, c'est Macron. Les présidents que j'ai rencontrés de près ou de loin ont tous une addiction à la lumière et à la politique. La politique est une drogue terrible. Je suis convaincu que le président Macron, qui est si jeune, ne peut pas ne pas imaginer un jour faire un come-back.
Vous dites aussi que la politique, c’est dangereux. Au point que sur son lit de mort, Bernard Tapie vous dit que la politique l’a tué…
J’ai connu Tapie, chanteur, il avait 19 ans. Je connais tout de son parcours. Quand il s’est lancé en politique, Dominique sa femme que je revois régulièrement, m’a dit : « Michel, toi qui le connais depuis ses débuts, dis-lui de pas s'approcher de la politique, je t'en supplie, ils vont le tuer. » Mais Tapie avait séduit Mitterrand, il l’avait nommé ministre de la Ville, lui le petit gars de la banlieue … La dernière phrase que m’a dite Tapie, l’avant-veille de sa mort, avec le peu de voix qui lui restait, et la patte de son chien dans la main, c’est : « T’avais raison, les politiques m’ont tué. »
Une autre disparition vous a anéanti, celle de Johnny … Le 6 décembre 2017, quand est annoncée la mort de Johnny, vous vous effondrez en larmes à la télé.
Je voulais raconter mon Johnny à moi, sans prompteur (je n’en utilise jamais). L’émission s’était plutôt très bien passée. mais dans les derniers moments, alors que je devais lire une lettre de Laeticia, subitement, en l’espace de 10 secondes, tout est remonté : la générosité de Johnny, sa fidélité, sa solitude… Il n’était tellement pas doué pour le bonheur. Il y avait cette phrase : « Nous nous reverrons un jour ou l'autre », qui résonnait dans ma tête…
Et vous, qui espérez-vous revoir, quand vous partirez ?
Mon frère Jean. C’est lui qui me manque le plus.