Marina a tourné le dos au milieu agricole à cause 'du sexisme et de la maltraitance animale' - RTBF Actus
Des exemples de maltraitance animale, Marina en a des dizaines. Elle se souvient notamment avoir appris toute petite à tuer les moineaux. "On les enfermait puis on les tapait contre le mur. C’était l’ennemi, pour tout le village. Ils mangeaient les graines, donc il fallait les tuer", raconte-t-elle. Pour ses huit ans, elle a reçu comme cadeau le nécessaire pour châtrer les cochons : "Les samedis, quand il y avait une nichée de petits cochons, je prenais les mâles et je leur coupais les testicules, à vif."
En grandissant, Marina est de plus en plus interpellée par la manière dont on traite les animaux, mais aussi les femmes : "C’est très lié. Il y avait les hommes, puis tout le reste. D’ailleurs, quand une femme accouchait, on disait qu’elle vêlait. Et ça n’avait l’air de ne choquer personne", poursuit-elle.
Je ne voulais pas passer ma vie à sarcler des patates, dans ce milieu très fermé, aux idées courtes
Ce n’est qu’à l’adolescence qu’elle a pris conscience que ces pratiques ne correspondaient pas à ses valeurs personnelles. "Mon destin, c’était d’épouser le fils du plus gros agriculteur du village et que mon frère reprenne la ferme familiale. C’est ce que mon père voulait, explique-t-elle. Pour moi, c’était une évidence : je ne voulais pas de cette vie. Je voulais plus de culture, d’ouverture au monde. Je ne voulais pas passer ma vie à sarcler des patates, dans ce milieu très fermé, aux idées courtes."
Dès 16 ans, Marina prend donc sa décision : une fois son diplôme d’humanités en poche, elle quittera Bertrix et le monde de la ferme pour trouver un emploi et prendre son indépendance.
A 19 ans, elle passera donc avec succès l’examen du SELOR, qui donne accès à des postes dans la fonction publique. "Devenir fonctionnaire n’était pas un objectif, mais ça me permettait de vivre, de gagner un salaire et de m’installer à Bruxelles. Ça a d’ailleurs été une excellente période de ma vie, se souvient-elle. J’avais vraiment envie de mettre une distance qui fasse que je ne revienne pas, et qu’on ne vienne pas chez moi non plus ! C’était assez loin pour que je puisse vraiment prendre ma liberté, mon autonomie, et qu’on me fiche la paix, qu’on n’essaie plus de me marier avec qui que ce soit ou d’essayer d’intervenir dans ma vie." La famille de Marina n’a pas tenté de lui faire renoncer à son projet.
J’ouvrais de grands yeux tout le temps. Les autres aussi se demandaient d’où je débarquais
La vie à Bruxelles, radicalement différente de celle de la campagne bertrigeoise, lui apportera son lot de découvertes : "Tout était nouveau. J’ouvrais de grands yeux tout le temps. Les autres aussi se demandaient d’où je débarquais […]. Quand je suis arrivée dans le service, j’avais un collègue de bureau qui était homosexuel. Il s’est rendu compte que je ne captais pas et c’est lui qui m’a expliqué. Or, à 19 ans, je ne savais pas que l’homosexualité pouvait exister. Pour moi, c’était impossible : on m’avait inculqué que les hommes et les femmes étaient 'comme ça et pas autrement'. Je me réjouis de l’avoir découvert, et accepté. Cela n’a fait que renforcer mon militantisme et ma certitude que les choses n’étaient pas telles qu’on me les avait inculquées", confie-t-elle.
Marina a poursuivi sa carrière dans la fonction publique. Elle a même travaillé dans un service en charge de la protection de l’environnement. "Au début des années '90, alors que 34.000 exploitations agricoles étaient encore recensées en Région wallonne, on a instauré la première taxe nitrates car les agriculteurs utilisaient trop d’engrais azotés qui polluaient les nappes phréatiques", note-t-elle. La fonctionnaire venait pourtant d’un milieu où on ne s’était jamais posé la question de savoir quelle incidence ces produits pouvaient avoir sur la nature et sur la santé. "On utilisait aussi beaucoup plus de pesticides à l’époque que maintenant. Mon père en a d’ailleurs tellement épandu qu’il en est mort, comme beaucoup d’agriculteurs", déplore-t-elle.
J’ai seulement voulu vivre ma vie et essayer, tant bien que mal, de changer un petit peu la leur
Maman de trois filles, Marina se sent toujours aussi engagée dans la protection de la nature, la cause animale et, bien sûr, la cause féministe : "Aujourd’hui, je suis surtout sensible à la situation des femmes afghanes, iraniennes, qui n’ont pas les outils pour se battre, contrairement aux femmes belges. Mais, il y a 30 ans, j’étais beaucoup plus engagée pour le féminisme en Belgique, notamment pour l’IVG, au grand dam de ma famille !" Une famille avec laquelle elle n’a, cela dit, jamais coupé les ponts : "J’ai seulement voulu vivre ma vie et essayer, tant bien que mal, de changer un petit peu la leur. J’ai d’ailleurs convaincu un de mes frères, celui qui a repris la ferme, de passer en bio. Mais j’ai eu bien raison de partir. Je ne voudrais jamais revivre dans un milieu rural."