Manuela Martelli, cinéaste : “La situation au Chili constitue un énorme recul en termes de mémoire”
Comment résister aux affres du présent en parlant du passé ? La réalisatrice de “Dégel”, en salles, envisage le cinéma comme un outil politique dans un pays où l’extrême droite est de retour au pouvoir, trente-six ans après le départ du général Pinochet.
Manuela Martelli, réalisatrice du film « Dégel », photographiée à Cannes le 13 mai 2026. Photo Fanny de Gouville/Modds pour Télérama
Par Mathilde Blottière
Publié le 29 août 2026 à 14h00
Ce jour-là, Le Monde fait sa une sur « Crise climatique : l’inconsistance des politiques ». Comme un clin d’œil, en pied de page, claquent les couleurs de l’affiche de Dégel : titre rouge sang sur fond de paysage enneigé. Situé dans les années 1990, ce film réfrigérant (mais artistiquement vigoureux) se déroule dans l’hôtel des grands-parents d’Inès, 9 ans, dans une station de ski du pays. Lorsque disparaît la jeune sportive allemande avec laquelle elle s’était liée d’amitié, Inès cherche à comprendre ce qu’on lui cache…
Sélectionné au Festival de Cannes en mai dernier dans la section Un certain regard, Dégel, de Manuela Martelli, exhume façon thriller les non-dits et les fantômes de la société chilienne. Alors que le Chili est désormais dirigé par José Antonio Kast, qui revendique l’héritage d’Augusto Pinochet, cette ex-actrice de 43 ans devenue réalisatrice nous raconte pourquoi la dictature et ses traumatismes sont au cœur de son cinéma.
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“Dégel” : un récit saisissant dans une société chilienne régie par le silence
Vous êtes née en 1983, dix ans après le coup d’État militaire. Comment cet événement a-t-il marqué votre vie personnelle et votre parcours de cinéaste ?
Être née sous une dictature a déterminé beaucoup de choses dans ma vie. Lorsque la transition vers la démocratie a commencé, à la fin des années 1980, ma génération a inconsciemment intégré l’idée qu’elle était et serait la gardienne de cette démocratie naissante. Ce sentiment de responsabilité nous a conduits, collectivement, à assumer sans les remettre en question tous les compromis qu’il a fallu accepter pour en finir avec la dictature [la transition s’est faite selon les règles fixées par la junte militaire, et Pinochet et ses partisans furent notamment maintenus à la tête de l’armée, ndlr]. J’appartiens à une génération relativement peu politisée, qui est peu sortie dans la rue pour s’exprimer. En partie parce qu’elle avait peur de perdre cette démocratie si fragile, en partie parce qu’elle était anesthésiée par l’un des héritages du régime de Pinochet : une économie férocement néolibérale où la consommation passe avant tout le reste.
Le cinéma a-t-il un rôle à jouer pour contribuer au maintien de cette démocratie, toujours fragile près de quarante après sa laborieuse mise en place ?
Le cinéma, la littérature et l’art de manière générale sont devenus des outils politiques d’autant plus précieux que beaucoup de Chiliens qui n’ont pas ou peu connu la dictature sont politiquement passifs. Mes collègues cinéastes et moi, nous sommes les héritiers d’une génération très active derrière la caméra pour dénoncer le régime et ses crimes, à commencer par Patricio Guzmán dont La Bataille du Chili (1975-1979), internationalement reconnu, a été très important pour nous. Je crois que les réalisateurs et réalisatrices nés dans les années 1980 ont trouvé dans le cinéma une manière de se souvenir. À mes yeux, cet art est un outil de création de mémoire. C’est comme ça que je le vis et le pratique. Je ne pense pas que ce travail mémoriel soit le seul moteur du cinéma, mais pour moi, c’est une façon de me relier de façon sensible à cette histoire, en explorant les choses qui ne se disent pas à travers les mots. Pour transmettre certaines atmosphères, il n’y a pas mieux qu’un film.
[Au Chili], entre ceux qui insistent pour garder la mémoire vivante et ceux qui veulent passer à autre chose, voire corriger l’histoire, c’est l’affrontement.
En avril 1992, l’époque où se déroule Dégel, le Chili ouvre son pavillon à l’Exposition universelle de Séville, avec pour pièce maîtresse un iceberg transporté depuis l’Antarctique. Quel souvenir gardez-vous de cet évènement et que représentait cet iceberg à l’époque ?
Pour l’enfant que j’étais alors, cette histoire de bloc de glace traversant la planète était comme une fable racontée à la télévision. En recherchant du matériel d’archives pour les besoins du film, j’ai réalisé qu’il s’agit probablement de la première retransmission en direct de l’histoire du Chili. L’épisode s’est gravé dans ma mémoire même si, à l’époque, je n’étais pas suffisamment outillée pour comprendre ce qu’on cherchait à transmettre avec cet iceberg : l’image d’un Chili nouveau, moderne, ouvert sur le monde, ayant tourné la page de la dictature.
En août 2023, le président Gabriel Boric lançait le Plan national de recherche, de vérité et de justice pour retrouver les personnes disparues sous la dictature. Mais depuis, José Antonio Kast, un homme politique d’extrême droite, admirateur de Pinochet, est arrivé au pouvoir. Où en est donc le Chili avec sa mémoire ?
La situation actuelle constitue un énorme recul en termes de mémoire. Alors que le gouvernement précédent, cinquante ans après le coup d’État, avait fait l’effort d’enquêter sur le sort des personnes arrêtées et disparues pendant la dictature, le président actuel n’a de cesse de boycotter ce plan. Or, c’est toujours très préjudiciable que le discours officiel se transforme en une entreprise de démonisation du devoir de mémoire ou de banalisation de la dette historique. Certains de mes compatriotes sont très sensibles à ce discours et il n’est pas rare d’entendre des commentaires du genre : « Encore un film sur la dictature ! » En même temps, comme partout ailleurs dans le monde, le Chili est une société très polarisée. Entre ceux qui insistent pour garder la mémoire vivante et ceux qui veulent passer à autre chose, voire corriger l’histoire, c’est l’affrontement. Mais le gouvernement actuel, d’extrême droite, nous rappelle l’appareil de la dictature à bien des égards…
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Est-ce plus difficile aujourd’hui qu’hier de réaliser des films au Chili ?
Le gouvernement est en place depuis un peu plus de cinq mois et il y a déjà eu des coupes drastiques dans la culture. Certains critères thématiques ont même été définis pour déterminer ce qui va être financé. Par exemple, il est interdit d’inclure des scènes de sexe dans les films, il faut donner la priorité aux films pour la famille — en sachant qu’il convient de se poser la question de savoir comment on définit la famille —, aux « blockbusters » qui ont un meilleur accès au public. Quant au cinéma qui pousse à la réflexion et cherche un nouveau langage, il commence à être proscrit. Il est peu probable que je puisse financer mon prochain film avec des fonds étatiques…
J’espère que le film va ouvrir la discussion et remettre au premier plan des sujets très profonds qui nous définissent comme société.
Vos deux films ont été sélec
tionnés au Festival de Cannes, Chili 1976 à la Quinzaine des cinéastes, en 2022, Dégel en sélection officielle (Un certain regard) cette année…
Cannes est un soutien fondamental. D’abord parce qu’il valorise le film à l’international, ce qui a pour effet ricochet de le valoriser au Chili qui ne sait pas toujours reconnaître lui-même ce qu’il produit de bien. Cela permet aussi, très concrètement, de maintenir le cinéma chilien en vie car il s’agit d’une industrie ultra précaire que le moindre changement politique peut suffire à démanteler.
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Dégel est-il sorti au Chili ?
Il sort le 3 septembre, une semaine après sa sortie française. Pour mon premier film, Chili 1976, il y a eu proportionnellement bien plus de spectateurs en France qu’au Chili ! Mais cette fois, le timing est particulièrement intéressant. J’espère que le film va ouvrir la discussion et remettre au premier plan des sujets très profonds qui nous définissent comme société et comme système démocratique.
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Votre prochain film sera-t-il encore une fois lié au passé politique du Chili ?
C’est toujours un peu prétentieux de parler d’une trilogie mais c’est l’idée. Il me semble que le Chili a connu trois décennies qui ont déterminé ce que nous sommes aujourd’hui : les années 1970, 80 et 90, du coup d’État militaire jusqu’à la récupération de la démocratie. Durant cette période, un système économique néolibéral brutal s’est installé. On a privatisé des pans entiers de la protection sociale : la santé, les retraites, l’école. La possibilité d’un certain bien-être social a disparu et l’appareil d’État a été très affaibli.
Après mon premier long métrage qui se passait dans la décennie 1970, j’ai sauté dix ans pour tourner cette histoire située dans une station de ski, au début des années 90. Vu l’allure à laquelle va la crise climatique, j’avais trop peur qu’il n’y ait plus ni neige ni stations de ski si je décidais de tourner les films dans l’ordre chronologique… L’heure est donc venue de m’attaquer au Chili des années 80.
r Dégel, de Manuela Martelli (Chili, 1h48). En salles.
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