À Paris, les manifestants bravent « la peur » pour « la démocratie »
Emmitouflé dans une écharpe à carreaux et sous un béret, Robert s’est placé au début du cortège avant le départ. « Ça fait 50 ans que je fais ça, il n’y a pas de raison que je ne continue pas », glisse cet ancien gréviste de mai 68 sous son épaisse moustache blanche. Samedi, après de nombreux rebondissements, la manifestation parisienne s’est finalement élancée de la porte d’Italie en direction de la porte de Vincennes. Entre 110.000 (selon la préfecture) et 250.000 (selon la CGT) personnes y ont participé.
Une semaine après les mobilisations du 17 octobre, les principales revendications sont les mêmes : plus de pouvoir d’achat et une amélioration des conditions pour les lycéens et les étudiants. Mais, après avoir vu comment le gouvernement réagissait face à ce premier acte, de plus en plus de manifestants s’inquiètent aussi du devenir de l’État de droit.
« C’est un scandale complet de prendre les boulevards extérieurs »
Robert ajuste son sonotone. Lui en a vu passer, des manifestations. Mais dernièrement, il s’inquiète : « En mai 68, il y a eu au total onze morts, on n’en est pas encore là. Mais il y a des matériels nouveaux. Les adolescents qui se font arracher les mains ou éborgner par les grenades, ça n’existait pas. » Il s’insurge surtout du changement de trajet de la manifestation. « C’est un scandale complet de prendre les boulevards extérieurs alors qu’il y avait un autre parcours. Ils sont contents parce qu’il n’y a pas de commerçants, mais pour nous, il n’y a pas de salariés ni de personnel qui peut nous voir », s’agace-t-il.
À quelques mètres de lui, Christine a épinglé une feuille blanche à l’arrière de son anorak. « Manif = un droit », peut-on y lire en majuscule. « Je suis de toutes les manifs, mais là, c’est insupportable de voir qu’on est passé dans une démocrature », lâche cette enseignante de région parisienne en insistant sur le dernier mot. Elle n’a pas du tout apprécié qu’Emmanuel Macron interdise les manifestations qui n’étaient pas organisées par des syndicats : « Qu’on dise qu’il y a des gens qui ne sont pas légitimes à manifester, c’est absolument insupportable. C’est illégal et quand c’est un président de la République qui le dit, c’est scandaleux. »
Les mesures pour interdire ou déplacer les parcours des manifestations ont aussi indigné Imane Bounouh. Cette élue écologiste du Mans s’est déplacée jusqu’à Paris car, dans sa ville, le rassemblement n’a pas été autorisé. Elle dénonce surtout l’inconstance de la préfecture concernant le parcours de la manifestation, qui devait initialement se tenir entre Bastille et Nation. « C’est un grand problème au niveau du droit à manifester, fait-elle remarquer. Ce qui sème le chaos, c’est quand les gens ne savent pas où aller. »
« C’est parce que j’ai peur que je suis là »
Certains, qui n’étaient pas au courant du changement intervenus la veille au soir, se sont rendus à Bastille, mais ont été accueillis par des forces de l’ordre leur ordonnant de quitter les lieux sous peine d’une amende. Après ce moment de flottement, la foule a pris d’assaut le boulevard des Maréchaux. Peu habitués à ce spectacle, les habitants étaient nombreux à leur fenêtre à encourager les manifestants depuis chez eux.
Car il n’était pas évident pour tout le monde de descendre manifester. Face à la répression exercée par les forces de l’ordre ces dernières semaines, Imane Bounouh avoue ne pas être totalement sereine. « Mais c’est parce que j’ai peur que je suis là, soutient-elle. Ce n’est pas normal d’avoir peur de manifester dans un État de droit. » En guise de pancarte, elle a découpé la pochette d’un vinyle de Jacques Brel, qui lui a inspiré un message à l’attention du président : « On a que l’amour et tu nous crèves les yeux. »
Solène et Yanis ont carrément « hésité à venir ». Ces étudiants en droit ont toutefois pris place à l’avant du cortège. « La semaine dernière, on était à République, on s’est fait taper », raconte le jeune homme. Sa camarade ajoute : « On s’est aussi fait prendre dans des nasses, gazer… Donc on a peur, mais parce que ce n’est pas normal d’avoir peur, il faut se bouger. »
« Une ingérence politique » dans la justice
Eux aussi sont inquiets pour la démocratie et l’indépendance judiciaire. « Le gouvernement qui donne des instructions aux juges, c’est une ingérence politique qui ne devrait pas arriver dans une démocratie comme la France », rappelle Yanis. Solène, elle, s’insurge des peines « disproportionnées » qu’ont reçues les prévenus attrapés le 17 octobre : « Alors que des violeurs s’en sortent avec du sursis, là il y a eu des peines de prison fermes pour des gens qui ont commis une infraction en volant des choses au moment des pillages. »
« Les revendications s’accumulent », résume Anaïs. Elle aussi a été frappée par la sévérité des peines en comparutions immédiates. Mais elle évoque également le racisme de l’attentat des Yvelines survenu vendredi ou encore le coût de la vie. Sur sa pancarte, elle a collé une capture d’écran de son solde de compte : « -125,99 euros depuis dix jours au moins ». « Je suis au chômage depuis cinq mois, après six ans d’études », précise-t-elle.
Face à cette accumulation de problèmes, il est pour elle plus qu’essentiel de manifester encore et encore. « Il y a forcément des craintes, mais ça ne changera rien. S’il y a une manif la semaine prochaine, on y sera. Je n’aurais jamais peur de revendiquer nos droits », affirme-t-elle, le regard fier sous la pluie qui commence à tomber. Dans les rangs de la manifestation, qui se finira par des heurts cours de Vincennes, on distribue d’ailleurs déjà des tracts pour un acte III.